Il ne s'agit point ici d'un simple dysfonctionnement administratif ni d'une dérive ponctuelle, mais d'un système structuré, quasi organique, qui s'emploie à neutraliser, salir et disqualifier toute voix susceptible d'introduire la contradiction dans un édifice jaloux de son monopole narratif.

Cette " machine " terme métaphorique mais éclairant ne procède ni par débat contradictoire ni par réfutation argumentée. Elle opère par saturation, par intimidation, par confusion délibérément entretenue.

Elle substitue à la recherche de la vérité un tumulte calculé, à l'examen des faits une dramaturgie de l'accusation. L'innocence devient suspecte, la rectitude se mue en trahison et l'indépendance d'esprit est assimilée à une connivence étrangère. L'anathème supplante l'argument.

Anatomie d'un dispositif de disqualification

Le modus operandi de cette mécanique est d'une redoutable simplicité. Il commence par la désignation d'une cible : un responsable public trop scrupuleux, un technocrate réfractaire aux arrangements, un cadre politique devenu encombrant, ou encore une figure indépendante dont la probité menace l'équilibre des complicités établies.

S'ensuit une séquence désormais bien rodée : propagation d'attaques ad hominem ; insinuations perfides et accusations sans fondement ; montages grossiers relayés avec aplomb ; rumeurs savamment distillées ; instrumentalisation d'un lexique identitaire l'accusation d'" étranger ", voire de " Rwandais " destinée à attiser les passions primaires et à délégitimer moralement l'adversaire.

L'espace numérique est alors saturé. Des relais médiatiques et para-médiatiques orchestrent l'amplification. L'" opinion " est fabriquée non par la délibération éclairée, mais par la répétition et la clameur. La pression ainsi générée sert ensuite de justification à des décisions politiques déjà arrêtées, lesquelles se parent des oripeaux d'une prétendue exigence populaire.

Ce mécanisme, profondément pernicieux, inverse la hiérarchie des normes : la décision n'émane plus du droit ni de l'intérêt général, mais d'une émotion collective artificiellement stimulée.

Les rouages humains d'une machine sans visage

Aucune machine ne fonctionne sans opérateurs. Celle-ci agrège un réseau composite : conseillers officiels et officieux, communicants, journalistes acquis, cadres du parti présidentiel, figures religieuses instrumentalisées, intermédiaires discrets dont le nom n'apparaît jamais mais dont l'influence irrigue les circuits décisionnels.

Chacun joue sa partition : les uns amplifient ; les autres dissuadent, certains détournent l'attention ; d'autres fabriquent des diversions opportunes.

Il ne s'agit pas toujours d'une conspiration formalisée, mais d'une convergence d'intérêts. Des segments de l'appareil sécuritaire, des cercles d'influence économique, des opportunistes recyclés, parfois même d'anciens adversaires convertis à la logique du système, trouvent dans ce dispositif la garantie de leur propre préservation. La stabilité de leur position se paie au prix de la dignité d'autrui.

Les conséquences : une société fracturée

Les effets d'une telle mécanique sont dévastateurs. Des carrières sont brisées. Des réputations, patiemment construites, sont anéanties en quelques heures de campagne numérique. Des familles subissent l'opprobre et la précarité. La mise à l'écart administrative, la perte d'emploi, l'emprisonnement arbitraire, voire des violences plus graves, deviennent les instruments ordinaires d'une discipline par la peur.

Plus insidieusement encore, cette stratégie détourne l'attention publique des véritables enjeux : le népotisme se consolide ; le tribalisme s'enracine ; l'exclusion s'institutionnalise ; la captation des ressources publiques se normalise.

Le peuple, accaparé par le spectacle permanent de la polémique et de la stigmatisation, finit par s'habituer à l'état d'exception moral. La peur devient un climat, la résignation une seconde nature.

La rupture : scandale et espérance

Or, toute mécanique de domination redoute par-dessus tout la défection. Le départ, surtout lorsqu'il s'accompagne d'une parole libérée constitue un acte subversif. Il dévoile les rouages. Il rompt l'illusion d'unanimité. Il introduit une brèche dans la façade de cohésion.

Celui qui quitte le " bateau " perd peut-être les privilèges immédiats, mais il gagne autre chose : la sympathie d'une opinion lassée des compromissions ; une visibilité paradoxalement accrue par l'acharnement du système ; le respect de partenaires politiques attentifs aux signes de rupture et, surtout, une crédibilité morale que nul appareil ne saurait conférer.

Car refuser d'être complice n'est pas trahir. C'est restituer à la politique sa dimension éthique.

Appel au réveil civique

L'enjeu dépasse les querelles individuelles. Il concerne la santé même du corps politique. Un peuple qui tolère la fabrication systématique de la calomnie abdique progressivement sa souveraineté. Il se laisse gouverner non par la raison publique, mais par la peur et la manipulation.

Comprendre le système, en identifier les relais et les méthodes, reconnaître les victimes souvent anonymes constitue la première étape d'un sursaut collectif. Il ne s'agit pas d'un appel à la sédition, mais d'une exhortation à la lucidité.

Car un peuple qui a peur devient esclave.

Un peuple qui se réveille redevient souverain.

Le réveil n'est pas un slogan. Il est une décision intime et collective : celle de préférer la vérité au confort du silence, la dignité à la sécurité factice, la justice à la connivence.

Et parfois, oui, le départ qui fait mal est la condition même de la renaissance.

Claude Ibalanky, ancien coordonnateur du mécanisme de suivi de l'Accord-cadre d'Addis-Abeba et ex-envoyé spécial du président Tshisekedi, qui a décidé de rompre avec le pouvoir

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/Claude-Ibalanky-balance-sur-le-systeme-Tshisekedi.html