Mais réduire la crise de l'Est à la seule question sécuritaire serait un raccourci dangereux. La région souffre aussi d'un déficit d'État. L'autorité publique y est parfois lointaine, fragmentée, contestée. Les institutions peinent à s'imposer durablement dans certaines zones rurales, laissant prospérer l'économie informelle des minerais, les circuits parallèles et les loyautés ambiguës. Là où l'État est faible, d'autres pouvoirs s'installent.
L'Est souffre également de sa richesse. Ses sous-sols regorgent d'or, de coltan, de cassitérite et d'autres minerais stratégiques qui alimentent les chaînes de valeur mondiales.
Cette abondance, au lieu d'être un levier de développement, est devenue un objet de convoitise et de conflits. L'économie de guerre s'y nourrit des ressources naturelles, transformant les gisements en enjeux militaires et financiers.
Le paradoxe est cruel : ce qui devrait financer les routes, les écoles et les hôpitaux contribue trop souvent à entretenir l'instabilité.
À cela s'ajoute une crise sociale persistante. Des millions de déplacés internes vivent dans une précarité extrême, ballotés au gré des offensives et des replis.
Des générations d'enfants grandissent dans le fracas des armes, avec pour horizon l'incertitude et pour quotidien la survie. La détresse humanitaire, bien que régulièrement documentée, semble s'installer dans une forme de normalité indigne.
Il faut aussi regarder au-delà des frontières.
L'Est de la RDC se situe au cur d'une région des Grands Lacs où les tensions historiques, les rivalités politiques et les intérêts économiques s'entrecroisent. Les dynamiques régionales influencent inévitablement la stabilité locale. La paix dans l'Est ne dépend pas uniquement de décisions prises à Kinshasa, mais aussi de la qualité du dialogue et de la coopération avec les pays voisins.
Cependant, l'Est ne souffre pas seulement de la guerre, de la pauvreté ou des interférences extérieures. Il souffre peut-être, plus profondément, d'un déficit de vision cohérente et durable.
Les initiatives militaires se succèdent, les programmes de désarmement sont annoncés, les plans de stabilisation se multiplient. Pourtant, l'impression d'un éternel recommencement persiste. Sans une stratégie globale articulant sécurité, justice, gouvernance, développement économique et réconciliation communautaire, les solutions resteront partielles.
Car la paix ne se décrète pas ; elle se construit. Elle exige un État présent mais juste, une armée disciplinée, une justice crédible, une gestion transparente des ressources et une diplomatie active. Elle requiert aussi l'écoute des communautés locales, premières victimes et premières actrices potentielles de la reconstruction.
De quoi souffre l'Est de la RDC ? Il souffre d'un enchevêtrement de crises qui se renforcent mutuellement. Mais il souffre surtout de l'habitude que l'on a prise de considérer son drame comme une fatalité. Tant que la violence y sera perçue comme une constante inévitable, elle continuera de s'imposer comme une norme.
L'Est n'est pas condamné à l'instabilité.
Il est condamné, pour l'instant, à l'insuffisance des réponses apportées à ses blessures. C'est à cette insuffisance qu'il faut s'attaquer, avec lucidité, courage et constance. Parce qu'au bout du compte, la question n'est pas seulement de savoir de quoi souffre l'Est â" mais de savoir si la nation tout entière est prête à le guérir.
L'article Édito : De quoi souffre l'Est de la RDC? est apparu en premier sur Kivu-Avenir.
Source : https://kivuavenir.com/edito-de-quoi-souffre-lest-de-la-rdc/
0 Commentaires