Son propos, loin des euphémismes diplomatiques, a rappelé que la région des Grands Lacs demeure travaillée, depuis des décennies, par les ferments délétères de l'extrémisme ethnique et par les résurgences d'une idéologie génocidaire dont l'histoire récente a pourtant révélé l'abîme.

Selon ses termes, ces forces dangereuses, que l'on croyait contenues par le souvenir des catastrophes passées, se donnent aujourd'hui à voir dans l'Est de la République démocratique du Congo, où la violence ethnique continue de menacer la communauté tutsi.

Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, les Tutsis congolais sont systématiquement pris pour cible, exposés à des discriminations structurelles et à des massacres perpétrés par des milices locales, parfois accusées de bénéficier d'appuis ou de complicités au sein des structures étatiques congolaises.

Cette dénonciation n'est pas isolée. Déjà en novembre 2022, la Conseillère spéciale des Nations unies pour la prévention du génocide, Mme Alice Nderitu, avait lancé une alerte circonstanciée. Elle soulignait notamment la diffusion croissante de discours de haine, l'absence de mécanismes indépendants aptes à y faire face, la politisation de l'identité, la prolifération de milices locales et d'autres groupes armés, ainsi que des attaques généralisées et systématiques, incluant des violences sexuelles visant particulièrement les tutsi congolais en raison de leur appartenance ethnique et de leur allégeance présumée à des pays voisins.

A ces facteurs s'ajoutaient des tensions intercommunautaires attisées par des récits antagonistes et par l'instrumentalisation politique des appartenances.

L'impossible ignorance à l'ère des preuves numériques

Il serait dès lors indécent, voire moralement insoutenable, d'invoquer l'ignorance. Nous ne sommes plus au temps des massacres relégués dans l'ombre des collines ou dissimulés derrière les lenteurs de l'information.

A l'ère des réseaux sociaux, les exactions sont filmées, revendiquées, diffusées en temps réel par ceux-là mêmes qui les commettent. Les images circulent, brutes, insoutenables, traversant les frontières numériques avec une rapidité que n'entrave aucun embargo diplomatique.

Cette visibilité nouvelle impose une responsabilité accrue aux États comme aux organisations internationales. Car voir et ne pas agir constitue une forme de consentement tacite.

Lorsque des crimes ciblent des civils en raison de leur identité, lorsque des discours publics essentialisent une communauté et la présentent comme étrangère à la nation, lorsque la violence se pare d'un vernis patriotique, l'histoire enseigne que l'inaction prépare les tragédies futures.

La question posée à la communauté internationale n'est donc pas seulement celle de l'établissement des faits, tâche indispensable et qui requiert des enquêtes indépendantes, rigoureuses et contradictoires mais celle de la volonté politique d'empêcher l'engrenage.

Car les signaux d'alerte décrits par Alice Nderitu correspondent précisément aux indicateurs précurseurs que la doctrine onusienne de prévention du génocide identifie depuis des années : déshumanisation verbale, polarisation identitaire, impunité chronique, prolifération d'acteurs armés.

En définitive, le discours prononcé à Genève par le ministre rwandais des affaires étrangères, l'Ambassadeur Olivier Nduhungirehe ne saurait être réduit à une posture diplomatique. Il s'inscrit dans une bataille narrative où se joue la reconnaissance même de la vulnérabilité d'une communauté. Mais au-delà des rivalités étatiques, une exigence s'impose : que la protection des civils, quels qu'ils soient, prime sur les calculs politiques et que nul ne puisse prétendre, demain, qu'il ne savait pas.

À la tribune du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, le ministre Nduhungirehe a tenu une intervention grave, factuelle et méthodique sur les responsabilités régionales

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/La-mise-en-demeure-des-consciences.html