Au-delà de la qualification pénale des faits et des responsabilités individuelles, elle agit comme un révélateur brutal : celui d'un entrelacs trouble entre pouvoir, richesse, influence et complaisance.
Ce scandale n'a pas seulement éclaboussé des individus ; il a fissuré des institutions, ébranlé des réputations séculaires et mis en lumière les angles morts de l'éthique publique.
Au Royaume-Uni, la tourmente a atteint les abords mêmes de la monarchie, exposant la vulnérabilité symbolique d'une institution que l'on croyait protégée par la distance et le protocole.
En France, le nom de Jack Lang occupe les premières pages, rappelant que nul parcours, si prestigieux soit-il, n'immunise contre le soupçon lorsque l'opinion exige des comptes. Le phénomène est d'ampleur transnationale : la proximité avec un système moralement défaillant suffit à interroger la responsabilité politique et sociale.
Dans les tragédies antiques, l'hubris, cette démesure orgueilleuse qui pousse l'homme à se croire l'égal des dieux précède invariablement la chute. Les héros tragiques ne tombent pas seulement parce qu'ils ont fauté ; ils tombent parce qu'ils ont cru que leur rang les dispensait de la loi commune.
L'affaire Epstein semble rejouer ce schéma immémorial. Des élites persuadées d'évoluer dans une sphère protégée, à l'abri des regards, ont sous-estimé la puissance corrosive de la vérité lorsqu'elle finit par émerger.
L'utopie du pouvoir et du plaisir, lorsque celui-ci se détache de toute responsabilité morale, porte en elle sa propre autodestruction. Elle repose sur une fiction : celle d'une immunité acquise par la fortune, le carnet d'adresses ou le prestige institutionnel.
Or l'histoire politique moderne démontre avec constance que la légitimité ne survit pas à la rupture du contrat éthique. Aux yeux de l'opinion, la faute n'est pas seulement juridique ; elle est symbolique. Elle consiste à avoir manqué au devoir fondamental de protection, à avoir toléré par négligence, complaisance ou calcul des réseaux de corruption et d'exploitation.
La leçon des tempêtes : éthique publique et responsabilité historique
Il serait simpliste de réduire ce séisme à une série de défaillances individuelles. Ce qui est en cause, plus profondément, c'est la culture de l'entre-soi, cette sociabilité des puissants où l'influence circule sans contrôle et où la réputation tient lieu de garantie morale.
Lorsque les sphères politiques, économiques et mondaines se confondent, le risque d'aveuglement collectif devient considérable. Chacun suppose que l'autre a vérifié ; chacun bénéficie du prestige de l'autre et l'édifice entier repose sur une confiance non examinée.
L'opinion publique, aujourd'hui mondialisée et instantanée, ne tolère plus ce décalage entre l'exigence imposée aux citoyens ordinaires et les privilèges implicites des élites. La modernité a ceci de particulier qu'elle rend la chute plus spectaculaire encore que l'ascension. La transparence, qu'elle soit judiciaire, médiatique ou numérique, agit comme une force centrifuge qui dissipe les illusions d'intouchabilité.
Ce qui frappe dans cette affaire n'est pas seulement la gravité des crimes allégués, mais la révélation d'une croyance diffuse : celle selon laquelle la puissance conférerait une forme d'immunité.
Or l'immunité n'est qu'un statut juridique limité ; elle n'est jamais un blanc-seing moral. Confondre l'une et l'autre, c'est céder à l'hubris. Et l'hubris, dans la longue durée historique, est toujours sanctionnée parfois par les tribunaux, toujours par la mémoire collective.
À ceux qui, grisés par l'ascension ou par la proximité des sommets, caressent l'illusion de l'impunité, cette séquence offre une leçon sévère. La puissance est par nature transitoire ; la responsabilité, elle, demeure. Les institutions survivent aux individus, mais elles ne survivent pas à l'érosion de leur crédibilité morale.
Lorsque les élites manquent à leur devoir d'exemplarité, elles fragilisent non seulement leur propre position, mais l'architecture même de la confiance publique.
Ainsi l'utopie du pouvoir sans limites s'effondre-t-elle sur elle-même. Elle s'écroule parce qu'elle repose sur un malentendu anthropologique : croire que l'homme peut s'affranchir indéfiniment des règles qu'il impose aux autres.
L'histoire, antique comme moderne, enseigne au contraire que la démesure appelle la correction, et que la chute, si tardive soit-elle, finit par rappeler aux puissants qu'ils ne sont jamais au-dessus de la loi ni du jugement moral de leur temps.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/L-hubris-des-puissants-ou-quand-l-illusion-d-impunite-se-brise.html
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