Au lendemain de son allocution prononcée le 14 février lors du 39ᵉ Sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba, l'heure n'est pas à la célébration protocolaire, mais à l'examen critique.

Le discours présidentiel, traversé d'évocations historiques et magnifié par un appel appuyé à l'unité, à la coopération et au dialogue inclusif, se voulait porteur d'espérance pour un continent en proie à des convulsions multiformes. Pourtant, au-delà de l'élévation des formules, subsiste une interrogation majeure : la pratique politique suivra-t-elle la hauteur des principes proclamés ?

Nombre d'observateurs gardent en mémoire l'exercice controversé de la présidence de la Communauté d'Afrique de l'Est en 2022. Le déploiement de la force régionale dans l'Est de la République démocratique du Congo, officiellement destiné à consolider le processus de Nairobi et à protéger les populations civiles face à la résurgence du M23, devait incarner une posture d'impartialité et de stabilisation. Or, le contingent burundais, agissant sous l'autorité de Bujumbura, a été accusé d'avoir outrepassé le mandat assigné à la mission.

Au lieu de circonscrire son action au soutien d'un règlement politique, il lui est reproché d'avoir noué des alliances militaires circonstancielles avec les forces armées congolaises, certaines milices locales dites Wazalendo ainsi qu'avec les FDLR, s'engageant directement dans les hostilités. Pour ses détracteurs, cette implication aurait altéré la crédibilité même de la force régionale, perçue non plus comme un rempart contre la violence, mais comme un acteur supplémentaire du conflit.

Dans ce contexte, les déclarations du Président Ndayishimiye à Addis-Abeba, affirmant que " la paix durable se construit par des processus inclusifs de dialogue continu ", résonnent avec une gravité particulière. Relèvent-elles d'une inflexion stratégique sincère ou d'une rhétorique diplomatique ajustée aux exigences de la scène continentale ?

Le soutien constant du chef de l'État burundais à l'option prioritairement militaire défendue par le président Félix Tshisekedi dans la crise de l'Est congolais l'isole, alors même que les cadres politiques issus des processus de Nairobi et de Luanda ont été avalisés par l'Union africaine et l'EAC.

Après l'échec retentissant de l'approche offensive de la SADC à Goma, la dynamique régionale s'est réorientée vers une solution politique inclusive, appuyée par des initiatives diplomatiques impliquant notamment le Qatar et les États-Unis.

Le maintien de troupes burundaises sur le sol congolais apparaît ainsi, aux yeux de certains analystes, en décalage avec l'esprit de dialogue invoqué publiquement. Cette dissonance est d'autant plus saillante que le Président en exercice de l'Union africaine a lui-même rappelé l'attachement de l'organisation à ses principes normatifs, notamment à l'article 30 de l'Acte constitutif, insistant sur la primauté de l'écoute, de l'inclusion et de la continuité du dialogue comme fondements de la stabilité durable.

Les critiques ne se limitent pas au théâtre congolais. La situation des réfugiés congolais ayant fui les combats d'Uvira vers le Burundi à la fin de l'année 2025 suscite également des préoccupations. Installés dans des camps de transit à Muyinga, Cibitoke, Rumonge, Gatumba et Bubanza, ces déplacés auraient enduré des conditions précaires, marquées par la surpopulation et l'insuffisance des infrastructures, avec un lourd tribut humain rapporté par diverses sources.

Parallèlement, des procédures engagées devant la Cour de justice de l'EAC par des membres de la communauté Banyamulenge visent à obtenir réparation pour des exactions alléguées à Minembwe, où un blocus aurait restreint l'accès aux biens essentiels et aux soins, exacerbant les souffrances des populations civiles.

À ces tensions régionales s'ajoutent des interrogations internes. Le Burundi demeure confronté à une crise socio-économique persistante, tandis que des rapports font état de difficultés affectant les soldats déployés à l'étranger : retards de paiement, fatigue opérationnelle et désertions. Le coût humain des engagements extérieurs prolongés pèse autant sur la société burundaise que sur les théâtres d'opération.

Les déclarations de janvier 2024 à Kinshasa, au cours desquelles le Président burundais avait tenu des propos hostiles à l'égard du Rwanda et de son président, Kagame, continuent par ailleurs d'alimenter les débats. Une telle rhétorique semble en tension avec l'ambition proclamée de consolider la paix, la sécurité et l'intégration régionale.

Pendant ce temps, la jeunesse burundaise, que le Président entend mobiliser à travers de grands forums continentaux consacrés à la jeunesse, à la paix et à la sécurité, fait face au chômage, à la pauvreté et à un sentiment d'exclusion politique. L'exode des compétences et la désaffection croissante envers l'éducation constituent des signaux préoccupants pour l'avenir national.

La présidence de l'Union africaine ouvre donc pour Évariste Ndayishimiye une séquence décisive. Elle peut être l'occasion d'une réorientation stratégique, d'une cohérence retrouvée entre les principes énoncés et les politiques menées, ou, au contraire, d'une amplification des contradictions perçues.

L'interpellation venue de Nairobi n'est ni invective ni anathème. Elle se veut une exigence de responsabilité historique. Car si l'Afrique a besoin d'un leadership continental ferme et éclairé, elle requiert, plus encore, que ses dirigeants incarnent d'abord, au sein de leurs propres nations, les valeurs qu'ils prétendent défendre à l'échelle du continent.

Les félicitations protocolaires pour l'accession à cette haute fonction ne sauraient occulter cette évidence : la crédibilité africaine se forge dans la cohérence. Servir l'Afrique commence par servir son peuple.

Le maintien de troupes burundaises sur le sol congolais apparaît ainsi, aux yeux de certains analystes, en décalage avec l'esprit de dialogue invoqué publiquement

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/Une-panafricaniste-exhorte-le-president-Evariste-Ndayishimiye-a-la-coherence.html