Sous les apparences d'un débat politique ou d'une controverse historiographique, certains acteurs s'emploient à déplacer les responsabilités, à semer le doute et, in fine, à blanchir moralement ceux qui furent les instigateurs et les exécutants de l'entreprise génocidaire.

C'est dans cette tradition de manipulation mémorielle que s'inscrivent les propos récemment diffusés sur les réseaux sociaux par Uzabakiriho Alfred Antoine, plus connu sous le pseudonyme de Gitifu Sebatware. Dans un message dirigé contre le Président Kagame, l'intéressé affirme que l'ancien chef de l'État Juvénal Habyarimana n'aurait pas conduit le Rwanda vers le génocide, allant jusqu'à soutenir que l'attentat du 6 avril 1994, attribué selon lui au Front patriotique rwandais (FPR), aurait constitué l'événement déclencheur du génocide perpétré contre les Tutsi.

Une telle affirmation n'a rien d'original. Elle constitue depuis de nombreuses années l'un des piliers du discours négationniste qui cherche à inverser l'ordre des responsabilités historiques. Selon cette rhétorique bien rodée, les organisateurs du génocide disparaissent derrière un écran de fumée narratif tandis que leurs adversaires politiques se voient attribuer la responsabilité première de la tragédie.

Le contexte personnel de l'auteur de ces propos n'est pas indifférent. Uzabakiriho Alfred Antoine est en effet le fils de Uzabakiriho Bernard et de Nyirabakungu Antoinette, tous deux condamnés pour leur participation active au génocide perpétré contre les Tutsi.

Dans ces conditions, ses prises de position ne peuvent être interprétées comme un simple exercice de liberté d'expression ou comme une contribution ordinaire au débat historique. Elles apparaissent plutôt comme une tentative manifeste de réhabilitation morale et politique de ceux qui furent impliqués dans l'extermination.

L'attentat du 6 avril : entre instrumentalisation politique et vérité judiciaire

Parmi les arguments mobilisés par les milieux négationnistes, l'accusation selon laquelle le Front patriotique rwandais aurait abattu l'avion de Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994 occupe une place centrale. Cette thèse est régulièrement présentée comme une évidence, alors même qu'elle se heurte aux conclusions de plusieurs investigations judiciaires et analyses indépendantes.

Les investigations menées par la justice française ont notamment établi que les missiles ayant détruit l'appareil présidentiel provenaient de la zone du camp militaire de Kanombe, un secteur qui, à cette époque, se trouvait sous le contrôle des Forces armées rwandaises (FAR), dominées par les factions les plus radicales du régime.

Cette conclusion rejoint l'hypothèse avancée depuis de nombreuses années par des chercheurs et des analystes : les courants extrémistes du pouvoir, hostiles à la mise en œuvre des Accords d'Arusha et au partage du pouvoir qu'ils impliquaient, auraient choisi d'éliminer leur propre président afin de déclencher l'opération génocidaire et de torpiller définitivement le processus de paix.

Car le génocide perpétré contre les Tutsi ne saurait être réduit à une réaction spontanée à un événement tragique. Il fut l'aboutissement d'un long processus de radicalisation idéologique et de préparation politique. Bien avant avril 1994, la propagande raciste avait pénétré les institutions, les milices étaient organisées et entraînées, des listes de personnes à éliminer circulaient déjà et des armes étaient massivement distribuées à des segments de la population civile.

Autour de la présidence s'était progressivement constitué un cercle de pouvoir radical connu sous le nom d'Akazu, réseau politico-militaire persuadé que l'élimination des Tutsi et la destruction du Front patriotique rwandais constituaient une nécessité politique.

Dans ce contexte, présenter l'attentat du 6 avril comme le point de départ du génocide relève moins de l'analyse historique que d'une stratégie de déformation du réel. Le génocide n'est jamais un accident de l'histoire : il est préparé, organisé et rendu possible par un appareil politique et idéologique.

Les propos d'Uzabakiriho Alfred Antoine s'inscrivent ainsi dans une mécanique désormais familière : inverser les responsabilités, transformer les bourreaux en victimes et attribuer aux adversaires des génocidaires la paternité des crimes commis.

Or ce discours n'a jamais eu pour objectif la recherche de la vérité historique. Il vise avant tout à altérer la mémoire collective, à fragiliser le consensus moral établi autour de la reconnaissance du génocide et à rouvrir, par la manipulation du récit historique, des fractures dont les sociétés de la région des Grands Lacs portent encore les cicatrices.

Le génocide contre les Tutsi en 1994 a coûté la vie à plus d'un million de personnes en seulement trois mois, faisant de cette horreur l'un des massacres les plus rapides et les plus meurtriers de l'histoire moderne

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/La-resurgence-obstinee-du-discours-negationniste.html