La parole du " Raïs ", en l'occurrence Joseph Kabila, s'inscrit dans cette posture singulière, oscillant entre justification rétrospective et ambition prospective, entre mise en garde et volonté d'incarnation.

A l'entendre, le fil conducteur de la crise congolaise ne saurait être réduit à une succession d'événements récents. Il s'enracinerait dans une dynamique plus ancienne, marquée, selon lui, par un ciblage systématique de sa personne et de sa famille politique par le régime de Kinshasa.

Mais au-delà de la dimension personnelle, c'est une lecture plus large qu'il propose : celle d'un pays dont les populations, notamment dans des régions comme Masisi ou les Hauts Plateaux, sont prises dans une spirale de violences persistantes, révélatrice d'un dysfonctionnement structurel de l'État.

Dans cette rhétorique, le passé récent devient un point de comparaison implicite. L'année 2019, moment de la passation de pouvoir avec Félix Tshisekedi, est convoquée comme un jalon, sinon comme une référence, à l'aune de laquelle se mesurerait la dégradation actuelle.

Ce contraste nourrit un discours où la responsabilité du présent se trouve projetée sur les choix opérés depuis lors, en particulier sur la gestion du conflit à l'Est.

Mais c'est surtout dans l'analogie qu'il esquisse entre la situation congolaise et celle du Soudan que son propos prend une dimension plus inquiétante encore.

Évoquer une possible " soudanisation " de la crise, c'est suggérer le spectre d'une fragmentation irréversible de l'État, d'une multiplication des foyers de violence et d'un effondrement progressif de l'autorité centrale.

Cette mise en garde, loin d'être anodine, inscrit le débat dans une perspective quasi existentielle : celle de la survie même de la nation congolaise.

Dans cette optique, la guerre n'apparaît plus comme une fatalité, mais comme une option politique, un choix, dit-il, auquel aurait été préférée, en vain, l'alternative de la négociation. Le constat qu'il dresse est sans concession : cinq années après, le pays demeure enlisé dans un conflit dont les ressorts n'ont ni été maîtrisés ni véritablement repensés.

Toutefois, cette posture de sentinelle ne se limite pas à un diagnostic. Elle se double d'un appel à l'action, dont la portée soulève des interrogations fondamentales. En invoquant la nécessité de mettre fin à ce qu'il qualifie de dérive autoritaire et en appelant à la mobilisation des Congolais, tant de l'intérieur que de la diaspora, l'ancien Président, Joseph Kabila franchit un seuil discursif significatif.

La référence explicite à l'article 64 de la Constitution, qui consacre le devoir de résistance face à l'exercice illégal du pouvoir, confère à son propos une dimension quasi insurrectionnelle, tout en se revendiquant du cadre légal.

Il y a là une tension profonde : entre l'appel à la cohésion nationale et la dénonciation radicale du pouvoir en place ; entre la volonté affichée de paix et l'évocation d'une colère diffuse, susceptible de s'exprimer à travers tout le territoire, du Katanga à la capitale. Cette ambivalence traduit la complexité d'un moment politique où les lignes de fracture ne cessent de se multiplier.

En définitive, la parole du " Raïs " se veut à la fois boussole et avertissement. Mais toute boussole suppose un cap et toute sentinelle un horizon à protéger.

Reste à savoir si cette parole, chargée d'histoire et de controverses, saura fédérer au-delà de son propre héritage, ou si elle ne fera qu'ajouter une voix supplémentaire au concert déjà dissonant des ambitions et des ressentiments qui traversent aujourd'hui la République démocratique du Congo.

Car dans un contexte aussi inflammable, la lucidité ne suffit pas : encore faut-il qu'elle s'accompagne d'une responsabilité à la hauteur des enjeux qu'elle prétend éclairer.

La parole du " Raïs ", en l'occurrence Joseph Kabila, s'inscrit dans cette posture singulière, oscillant entre justification rétrospective et ambition prospective

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/Le-Rais-en-boussole-et-sentinelle.html