Elle engage, au contraire, une responsabilité éminente : celle d'incarner l'équilibre des voix africaines et de garantir la fidélité aux règles qui fondent la légitimité de l'organisation. Or, force est de constater que sous l'autorité de Evariste Ndayishimiye, cette exigence a cédé le pas à une série de faux pas dont la gravité ne saurait être minimisée.
Déjà, l'épisode troublant de sa mise en scène à Addis-Abeba aux côtés de Charles Onana, figure notoirement controversée et condamnée par les juridictions françaises pour négationnisme du génocide contre les tutsi, avait suscité une vive perplexité, sinon une inquiétude diffuse quant au discernement diplomatique du président en exercice. Cet acte, loin d'être anecdotique, révélait une première fissure : celle d'une confusion entre posture nationale et responsabilité continentale.
Mais ce qui n'était encore qu'un signal d'alarme s'est mué, dans un second temps, en véritable rupture avec les usages et les principes. En effet, la décision prise en catimini d'endosser, au nom de l'Afrique, la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations Unies, sans la moindre consultation préalable des chefs d'État et de gouvernement, constitue une transgression manifeste de l'esprit et de la lettre des procédures africaines.
Une telle initiative, d'une portée diplomatique considérable, ne pouvait relever d'un tête-à-tête feutré avec les instances internationales ; elle appelait, au contraire, une délibération collective, seule garante de la légitimité continentale.
Ce faisant, le président en exercice a donné le sentiment préoccupant de confondre l'Union africaine avec la souveraineté de son propre État, substituant à la concertation une logique d'imposition, et à la prudence institutionnelle une précipitation aux accents d'improvisation. Une telle dérive, au sommet de l'organisation, ne pouvait qu'ébranler la confiance et exposer l'institution à un discrédit préjudiciable sur la scène internationale.
Le désaveu des États : réaffirmation de l'État de droit et rappel à l'ordre continental
La réaction ne s'est pas fait attendre. Elle fut nette, collective et d'une rare sévérité.
Vingt États membres de l'Union africaine ont choisi de rompre le silence et de s'opposer formellement à la décision, infligeant ainsi un désaveu cinglant à l'initiative du président en exercice. Ce geste, loin d'être un simple acte de contestation, revêt une portée institutionnelle majeure : il constitue une réaffirmation solennelle de la primauté du droit sur l'arbitraire.
En s'opposant à cette procédure viciée, ces États n'ont nullement rejeté la personne de l'ancien président sénégalais ; ils ont rejeté la méthode, l'opacité et le mépris implicite des mécanismes de consultation qui garantissent l'unité africaine.
Ils ont rappelé, avec une fermeté salutaire, que l'Union africaine ne saurait être gouvernée par le fait accompli, encore moins par des décisions prises dans l'ombre et imposées à la hâte.
Ce désaveu, par son ampleur et sa clarté, constitue un avertissement sans équivoque. Il marque la limite infranchissable au-delà de laquelle l'autorité se mue en abus, et le leadership en dérive solitaire. Il rappelle que la légitimité d'une institution ne réside pas dans la fonction de celui qui la préside, mais dans le respect scrupuleux des règles qui l'organisent.
Ainsi, au-delà de l'incident lui-même, c'est toute la crédibilité du Président en exercice qui se trouve en jeu. Car une organisation qui aspire à peser dans les affaires du monde ne peut tolérer que ses procédures soient contournées ni que sa voix soit confisquée.
Le sursaut des États membres, en ce sens, apparaît comme un acte de sauvegarde institutionnelle, une réhabilitation nécessaire de l'esprit communautaire face aux tentations de personnalisation du pouvoir.
Reste désormais à tirer toutes les leçons de cet épisode. Car si l'Union africaine a su, cette fois, se préserver d'une dérive majeure, elle ne saurait durablement prospérer sans une vigilance accrue quant à la qualité de son leadership.
L'Afrique mérite une parole unie, mais surtout une parole juste fondée non sur l'improvisation des hommes, mais sur la rigueur des principes.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Les-errements-d-un-magistere-mal-compris.html
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