Elle agit, en réalité, comme un révélateur brutal des dynamiques souterraines qui travaillent la scène politique congolaise, mettant en exergue l'ascension préoccupante de figures dont l'influence se déploie à la lisière du politique et de l'idéologique radicalisé. Parmi celles-ci, le nom d'Otto Bahizi s'impose désormais avec une insistance troublante.

Que cet acteur assure l'intérim à la suite d'une destitution controversée n'est pas en soi anodin ; mais ce qui confère à cette situation sa gravité singulière réside dans le profil même de l'intéressé. Loin d'incarner une transition neutre ou apaisée, il apparaît, au contraire, comme l'un des vecteurs les plus actifs d'une rhétorique de polarisation identitaire, dont les effets délétères se mesurent déjà dans les fractures sociales qu'elle exacerbe.

Entre 2022 et 2024, ses prises de position publiques, marquées par des appels récurrents à la mobilisation contre la communauté tutsi, ont contribué à installer un climat délétère où la suspicion se mue en hostilité, et l'hostilité en violence.

L'invocation d'une prétendue 'protection des Bantous', érigée en mot d'ordre mobilisateur, dissimule mal les ressorts profondément exclusionnaires d'un discours qui essentialise les identités et légitime, par glissement, des formes d'organisation armée.

Les interactions avec des groupes tels que les FDLR ou les milices Nyatura, sous couvert de défense communautaire, participent d'une logique d'embrigadement dont les conséquences dépassent largement le cadre local. Elles s'inscrivent dans une économie de la violence où la jeunesse, instrumentalisée, devient le levier d'affrontements dont elle est pourtant la première victime.

Plus inquiétant encore est le faisceau d'indices suggérant une tentative de structuration régionale de cette idéologie.

Les déplacements attribués à Otto Bahizi vers le Burundi, en vue de consolider des alliances fondées sur une rhétorique hostile, traduisent une volonté d'exporter et d'institutionnaliser une vision conflictuelle des appartenances.

Une telle entreprise dans son ampleur, constitue un facteur d'instabilité majeur dans une région déjà fragilisée par des décennies de tensions intercommunautaires.

Le paradoxe, sinon la contradiction la plus saisissante, réside dans la protection politique dont bénéficie cet acteur au plus haut sommet de l'État, sous l'autorité du président Félix Tshisekedi. Une telle tolérance, voire une telle complaisance, à l'égard de discours susceptibles d'alimenter la haine, interroge profondément la cohérence des engagements proclamés en faveur de l'unité nationale et de la pacification durable.

Les répercussions concrètes de cette dynamique ne relèvent plus de l'abstraction. À Goma, dans les territoires de Nyiragongo, Kalehe, Masisi ou encore Rutshuru, la montée des violences ciblées à l'encontre des Tutsis congolais coïncide avec la diffusion et la banalisation de ses discours incendiaires.

L'appel à la constitution d'un 'bloc bantou' face à un prétendu ennemi commun n'est pas une simple figure de rhétorique : il agit comme un catalyseur, favorisant la convergence d'acteurs armés et de mouvements activistes dans une logique d'affrontement systématique.

Ainsi se dessine, dans toute sa gravité, une architecture de la haine où le verbe précède et légitime l'acte, où la parole politique cesse d'être un instrument de médiation pour devenir un vecteur de fracture.

L'histoire récente de la région des Grands Lacs nous enseigne, avec une tragique constance, que de telles dérives, lorsqu'elles ne sont pas contenues avec fermeté, peuvent engendrer des catastrophes dont les sociétés mettent des générations à se relever.

Il appartient dès lors aux institutions congolaises, mais aussi à la communauté régionale et internationale, de prendre la mesure de cette menace. Car tolérer l'intolérable au nom d'équilibres politiques immédiats, c'est préparer, à bas bruit, les crises de demain.

Entre calculs de pouvoir et impératif de responsabilité, le choix qui s'impose est d'une clarté implacable : soit l'État réaffirme son monopole légitime de la parole et de la force dans le respect du droit, soit il laisse prospérer des logiques qui, tôt ou tard, le dépasseront.

Les voyages d'Otto Bahizi vers le Burundi visent aussi à renforcer des alliances basées sur une rhétorique hostile, reflétant une volonté d'exporter une vision conflictuelle des appartenances

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/Otto-Bahizi-et-l-architecture-de-la-haine.html