La séquence politique que traverse aujourd'hui la République démocratique du Congo s'inscrit précisément dans cette dramaturgie du désaveu progressif, où les fidélités d'hier se muent en mises à distance, voire en ruptures assumées.
Autour de Félix Tshisekedi, le cercle des soutiens se délite avec une régularité presque implacable. Les communicants eux-mêmes, naguère zélés défenseurs de la parole présidentielle, semblent gagner par la lassitude, sinon par une forme de désenchantement lucide.
Les figures politiques qui composaient l'architecture de l'Union sacrée quittent, les unes après les autres, ce qui apparaît désormais comme un navire en perdition. Après Jean-Marc Kabund, puis Vital Kamerhe, c'est Modeste Bahati Lukwebo qui incarne à son tour cette dynamique de désolidarisation.
Plus significatif encore, l'avertissement ne procède plus uniquement des adversaires traditionnels du pouvoir, mais émane désormais de proches, parfois issus du même terreau sociopolitique, voire régional.
Lorsque des voix telles que celle de Delly Sesanga en viennent à qualifier l'actuel chef de l'État de menace pour la nation, il ne s'agit plus d'une querelle de positionnement, mais d'un signal d'alarme dont la gravité ne saurait être minorée. Ces prises de parole relèvent moins de l'invective que d'un acte de sauvegarde civique, traduisant une inquiétude structurelle face à ce qui est perçu comme une dérive des fondements mêmes de l'État de droit et de la nation.
Derrière cette convergence de critiques se profile une fracture autrement plus profonde : celle qui oppose deux conceptions irréconciliables de l'exercice du pouvoir.
D'un côté, une vision institutionnelle, fondée sur la continuité de l'État, la rigueur stratégique et la collégialité des décisions ; de l'autre, une pratique marquée par la personnalisation extrême de l'autorité, l'improvisation et le recours récurrent à une conflictualité verbale qui fragilise le débat démocratique.
En ce sens, ce n'est pas seulement un homme qui se trouve mis en cause, mais une méthode de gouvernement dont les effets délétères semblent désormais difficilement dissimulables.
Vers une imprudence stratégique accrue
C'est toutefois sur le terrain de la sécurité nationale et de la gestion du conflit à l'Est que les inquiétudes atteignent leur acmé. La stratégie imputée à Félix Tshisekedi apparaît, aux yeux de nombreux observateurs, comme une succession d'initiatives mal articulées, oscillant entre proclamations martiales et absence d'objectifs clairement hiérarchisés.
Une telle indétermination, dans un environnement régional d'une volatilité extrême, ne peut qu'exacerber les risques d'escalade incontrôlée.
L'évolution dramatique de la situation dans des villes emblématiques telles que Goma ou Bukavu illustre, de manière saisissante, les conséquences d'une stratégie insuffisamment pensée. Ces revers, loin de n'être que des épisodes militaires, traduisent un affaiblissement plus profond : celui d'un État dont la cohésion interne se fissure et dont la crédibilité internationale s'érode inexorablement.
L'histoire récente regorge pourtant d'enseignements quant aux périls des décisions hâtives et des engagements mal calibrés. Reproduire de telles erreurs, dans un contexte où les rapports de force régionaux se complexifient et où les ingérences extérieures se multiplient, reviendrait à jouer avec les lignes de fracture d'un ordre déjà profondément instable.
À cette imprudence stratégique s'ajoute un mode de communication qui privilégie l'invective à la délibération, la dénonciation à la négociation et la mise en accusation à la construction patiente de compromis.
Or, la puissance d'un État ne se mesure pas uniquement à la vigueur de ses proclamations, mais à sa capacité à structurer une vision cohérente, à maîtriser ses impulsions et à inscrire son action dans le temps long.
Ainsi, l'avertissement qui s'élève aujourd'hui ne saurait être réduit à une agitation conjoncturelle. Il constitue une interpellation grave adressée à la conscience nationale : celle de savoir si la République démocratique du Congo peut durablement se permettre de confier son destin à une gouvernance marquée par l'incertitude, l'imprévisibilité et la personnalisation excessive du pouvoir.
En filigrane, c'est une exigence de lucidité qui s'impose avec force : tirer les leçons du passé, non pour s'y enfermer, mais pour éviter que l'avenir ne se construise dans la répétition tragique des mêmes errements, à une échelle dont les conséquences pourraient se révéler irréversibles.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Tshisekedi-seul-contre-tous-ou-une-defiance-sans-precedent.html
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