Cette commémoration constitue une manière de lutter contre le crime le plus abject. Les événements se sont déroulés dans un environnement discursif déjà saturé de prophéties, d'incitations, de répétitions et de conditionnement moral. Avant même l'érection des premiers barrages, avant l'établissement des premières listes de personnes à tuer, le langage avait déjà accompli son uvre.
Une émission en particulier - diffusée par Radio-Télévision Libre des Mille Collines le 3 avril 1994, dimanche de Pâques - offre un aperçu glaçant de cet environnement. Elle ne se contente pas de suggérer la violence. Elle révèle non seulement comment celle-ci était anticipée, mais aussi comment elle était expliquée à l'avance. Elle la raconte, la justifie et - élément crucial - en attribue la responsabilité avant même qu'elle ne survienne. Rien n'est codé dans le silence : tout est dit à haute voix, de manière performative et répétée. Il s'agit d'une diffusion en direct - ouverte, cynique et répétée.
L'annonce, livrée sur un ton moqueur, presque enjoué, déclarait :
" Et maintenant, les Tutsi, ceux qui ont mordu Karungu, ceux qui ont mordu Karungu et qui sont avec le Front patriotique rwandais, veulent prendre le pouvoir. Le prendre par la force des armes. Ils veulent faire une 'petite chose', ils veulent faire cette petite chose pendant les vacances de Pâques, et ils disent même qu'ils ont des dates. Ils ont des dates, et nous les connaissons. En réalité, ils feraient mieux de se calmer. Nous avons des agents, oui, hé hé, ha ! "
La voix de l'animateur s'élève, puis marque une pause avant de reprendre :
" Nos agents sont là-bas avec le RPF ; nous avons des agents qui nous envoient des informations. Ils nous disent ceci : les 3, 4 et 5 avril, ils disent qu'il y aura une petite chose ici, à Kigali, dans la ville de Kigali. À partir d'aujourd'hui [3 avril], Pâques, demain et après-demain, une petite chose est prévue pour la ville de Kigali. Et même les 7 et 8 avril. Et alors vous entendrez le bruit de nombreuses balles, vous entendrez des grenades exploser⦠"
Il poursuit :
" Les 3, 4 et 5 avril, nous pensons que cette petite chose aura lieu ici à Kigali, puis ils feront une pause le 6 avril, et les 7 et 8 avril ils feront encore une petite chose, avec leurs balles et leurs grenades. Mais en réalité, il y aura l'attaque Simusiga (en kinyarwanda, igitero simusiga, c'est-à-dire une attaque qui n'épargne personne, une attaque finale) qu'ils attendent et qu'ils préparent. Et ils disent : 'quand nous aurons fini cette petite chose pour agiter la ville, nous nous lancerons ensuite dans l'attaque Simusiga.' "
Sa voix tremble :
" Mais quant à la date, mon agent [au sein du RPF] ne me l'a pas encore donnée, il ne me l'a pas encore dite⦠"
Il insiste :
" Que le RPF comprenne : devant l'histoire du monde, devant l'histoire et devant le peuple, un jour, il devra expliquer devant toute l'humanité comment ces fils du pays, ces bons fils du pays, comment le RPF les a conduits à la mort, comment il les a menés droit à leur mort. Un jour, ils devront l'expliquer. Ha ! Rutaremara, si tu m'écoutes, va leur dire, dis-leur : 'Hé, oui ! C'est comme ça en temps de guerre.' Ha ! Tu leur diras ainsi : 'C'est comme ça en temps de guerre.' Oui ! Ha ! Ha ! Le sang se répand, mais il ne se nettoie pas ! (Araseseka ntayorwa). Ha ! Vous entendrez bientôt des nouvelles à ce sujet. "
Il ajoute encore un message à l'attention de ceux censés contrer les Tutsi accusés d'avoir " mordu Karungu " :
" Mais en réalité, peuple, nous vous appelons. Je vous appelle souvent la quatrième colonne. Le peuple, vous êtes le véritable bouclier, vous êtes la véritable armée de force. Les forces armées peuvent combattre, mais le peuple leur dit : 'nous garderons vos arrières, nous serons votre bouclier.' "
Enfin, l'animateur conclut par un message particulièrement fort en ce dimanche de Pâques :
" Le jour où le peuple se lèvera et ne voudra plus de vous [le RPF], il vous haïra à l'unisson et du plus profond de son cur, lorsque vous l'aurez écuré, je vous demande comment vous allez vous échapper. Où allez-vous aller ? Vous ne pouvez pas gouverner un peuple qui ne veut rien avoir à faire avec vous. C'est impossible. Et même Habyarimana lui-même, si les citoyens ne veulent plus de lui, il ne pourrait même pas arriver à son bureau. C'est impossible⦠"
Le nom Habyarimana, dans cette annonce, ne désignait pas un homme quelconque croisé dans la rue ou vivant sur une colline du Rwanda. Il s'agissait du président du Rwanda, Juvénal Habyarimana. Cette annonce a été diffusée à trois reprises, et à deux de ces occasions, la date du 6 avril a été omise - précisément le jour où Juvénal Habyarimana a été assassiné. Mais la conclusion revêtait elle aussi une importance particulière : " Et même Habyarimana lui-même⦠"
Les Tutsi et l'expression liée à Karungu
Il est fondamental de comprendre ce que signifiait, dans ce contexte, l'affirmation selon laquelle les Tutsi avaient " mordu " ou " mangé " Karungu. L'esprit de cette formule est à la fois incisif, amer et délibéré.
Le Karungu est généralement une plante sauvage, reconnue pour ses propriétés médicinales. Son nom scientifique est Gladiolus spp.. Bien que plusieurs espèces existent au Rwanda et dans la région, Gladiolus psittacinus est souvent considérée comme la plus efficace. Il s'agit d'une plante à tubercule sphérique rouge. Dans la médecine traditionnelle rwandaise, ces tubercules sont séchés puis réduits en poudre afin de produire un remède utilisé contre une maladie appelée akaniga. Dans certaines croyances, ils servent également à confectionner des amulettes destinées à protéger contre une affection appelée ikimungu.
En kinyarwanda, akaniga désigne une maladie de la gorge, notamment associée à des infections pouvant entraîner une aphonie (perte totale de la voix). Quant à ikimungu, il s'agit d'un terme désignant toute douleur ou affection interne sans cause clairement identifiable ou localisée. Parmi les exemples souvent cités figurent des maladies telles que la poliomyélite ou l'ostéomyélite.
Ainsi, le Karungu est traditionnellement associé à la guérison et à la protection. La Radio-Télévision Libre des Mille Collines renverse complètement cette symbolique : ce qui guérit devient une menace ; ce qui protège devient un danger. Le remède est reconfiguré comme instrument de mort. Cette inversion a contribué à inculquer aux auditeurs l'idée que la présence tutsie elle-même était toxique et nécessitait une " purification ".
L'expression la plus révélatrice, telle qu'elle fut prononcée lors de l'annonce de Pâques 1994, est aussi la plus profondément ancrée dans la culture : " Abatutsi bariye Karungu " - " les Tutsi ont mangé (ou mordu) Karungu ".
Cette formule n'est ni improvisée ni anodine. Elle constitue l'invocation délibérée d'un idiome profondément enraciné dans la langue kinyarwanda, dont le sens est parfaitement clair pour son auditoire. " Mordre Karungu " (kurya Karungu) signifie entrer dans une colère extrême, atteindre un niveau de rage tel que l'on est prêt à faire du mal.
Selon la tradition orale - notamment rapportée par Benoît Mulihano dans Ibirari by'Insigamigani (traces de proverbes) - cette expression provient d'une légende bien connue : Karungu, un homme vivant autrefois sur la colline de Mburabuturo, dans l'actuelle Kigali, appréciait une nourriture assaisonnée avec du beurre rance conservé depuis longtemps. Un jour, lors d'une dispute à propos de ce repas, son épouse Nyirakamagaza le mordit et lui arracha le nez. Lorsque les voisins accoururent et le trouvèrent ensanglanté, ils s'exclamèrent : " Nyirakamagaza a mordu Karungu. " Dès lors, l'expression entra dans le langage comme métaphore d'une colère incontrôlable menant à la violence.
La fabrication d'un peuple comme danger permanent
L'expression " les Tutsi ont mordu Karungu " opère à un niveau encore plus profond, dépassant la simple accusation politique pour atteindre une forme de manipulation quasi anthropologique. Elle ne se contente pas de décrire une hostilité : elle attribue un état.
Pour en saisir toute la portée, il faut revenir non seulement à l'idiome lui-même, mais aussi à la mémoire culturelle qu'il mobilise.
L'histoire de Karungu ne parle pas d'une colère ordinaire. Elle décrit un moment où la colère franchit un seuil et se transforme en destruction physique â" lorsqu'une dispute domestique dégénère en mutilation. Ceux qui ont " mordu Karungu " ne sont plus simplement en colère : ils sont submergés par une rage qui détruit l'autre.
La RTLM s'empare de cette expression culturellement précise et l'élargit radicalement. Ce qui décrivait autrefois un état individuel - Nyirakamagaza face à Karungu - est désormais appliqué à tout un groupe. Les Tutsi ne sont plus perçus comme des individus capables de raison, de négociation ou de retenue. Ils sont reconfigurés comme une condition psychologique collective - perpétuellement enragée, intrinsèquement dangereuse, déjà au bord de la violence. Dire que les Tutsi avaient " mordu Karungu ", c'était donc affirmer quelque chose de très précis : qu'ils étaient féroces, dangereux et prêts à nuire aux Hutu.
C'est à ce moment que le discours devient meurtrier. L'observation de Michel Foucault selon laquelle le discours produit les objets qu'il prétend décrire (L'Archéologie du savoir, 1969) n'est pas ici une abstraction théorique, mais une réalité opérationnelle. En associant de manière répétée l'identité tutsie à une rage incontrôlable, la RTLM ne se contente pas de refléter la peur : elle la fabrique. Elle construit une population qu'il faudrait gérer, contenir, neutraliser.
Et une fois qu'un groupe est perçu de cette manière, le calcul moral se transforme radicalement. On ne discute pas avec une pathologie, on ne raisonne pas avec une maladie. On agit - de manière préventive, décisive, voire violente - pour empêcher sa propagation. Le langage de cette annonce a déjà accompli le travail de justification. La violence qui suivra apparaîtra - pour ceux qui ont été conditionnés par ce discours - non comme une agression, mais comme une défense.
L'avertissement de Hannah Arendt selon lequel les systèmes totalitaires ne cherchent pas à persuader mais à conditionner les comportements (Les Origines du totalitarisme, 1951) trouve ici un écho particulièrement précis. Les auditeurs ne sont pas invités à évaluer des preuves ni à envisager des alternatives. Ils sont guidés vers une conclusion unique : le danger est imminent, l'ennemi est irrationnel, et attendre constitue en soi un risque.
En ce sens, l'expression " mordre Karungu " ne se contente pas de déshumaniser. Elle préautorise une violence potentiellement mortelle. Elle décharge l'auteur des violences de toute responsabilité morale et la transfère entièrement sur la nature construite de la victime.
Le ton employé est essentiel. Dans ce message, la violence de masse est normalisée avant même de se produire. L'animateur se moque, rit, suggère. Il évoque " une petite chose " que les Tutsi - ceux " qui ont mordu Karungu " et qui sont " avec le Front patriotique rwandais " seraient en train de préparer à Kigali pendant les vacances de Pâques.
Et par cette seule phrase, la rage est projetée, la violence est autorisée, et l'histoire est réécrite par anticipation - avant le sang, avant les fosses, avant même que le monde ne commence à poser des questions que le négationnisme tentera ensuite de réduire au silence.
L'omission du 6 avril
Des dates sont mentionnées. La ville de Kigali est nommée. Des sons sont anticipés : tirs, grenades. Le présentateur affirme disposer " d'agents " au sein du RPF. Il n'emploie ni les noms ni la notion " d'agents " au hasard. Il cherche à démontrer qu'il détient une connaissance préalable, afin de s'attribuer le pouvoir de présenter les événements comme inévitables.
La succession des dates dans le message - 3, 4, 5 avril, puis un saut vers les 7 et 8 - peut sembler, à première vue, une simple énumération. Mais ce qui est absent est plus révélateur encore que ce qui est présent. Le 6 avril - jour où l'avion présidentiel a été abattu - n'est intégré dans ce récit d'aucune manière stable ou cohérente. Il apparaît comme un vide, un silence - une absence éloquente.
Cette omission ne relève pas de la prophétie ; elle constitue un travail préparatoire. Ce que construit l'animateur de la Radio-Télévision Libre des Mille Collines n'est pas une prédiction précise des événements, mais un cadre interprétatif flexible dans lequel tout élément déclencheur pourra être inséré.
La notion de mythe développée par Roland Barthes â" comme système transformant l'histoire contingente en signification naturalisée (Mythologies, 1957) â" se vérifie ici de manière saisissante. L'émission prépare son public non pas à poser des questions lorsque la violence éclatera, mais à y voir la confirmation de ce qui lui a déjà été inculqué.
Ainsi, lorsque l'avion est abattu le 6 avril, l'événement n'apparaît pas comme un choc nécessitant une enquête. Il est immédiatement absorbé dans un récit préexistant : l'ennemi avait un plan, l'ennemi était animé par la rage, l'ennemi cherchait le pouvoir â" la violence devient donc inévitable. La cause n'a plus besoin d'être établie, puisque l'explication a déjà été répétée.
C'est là toute la sophistication de cette propagande. Elle ne repose pas sur l'exactitude, mais sur la préparation des esprits. Elle garantit que lorsque la réalité surgira, elle sera interprétée à travers un prisme déjà fixé. Les faits deviennent secondaires, car le sens leur a été attribué à l'avance.
Quand " Simusiga " devient " akantu "
Le mot le plus dangereux de toute cette émission n'est ni " attaque ", ni même la finalité terrifiante de Simusiga. C'est le diminutif, désarmant et presque enfantin, akantu - " une petite chose ". Dans cette minimisation linguistique réside le génie discret du discours génocidaire. Une violence extrême n'est pas annoncée comme rupture ou catastrophe ; elle est domestiquée, réduite, rendue banale, presque ordinaire. L'horreur n'est pas niée - elle est rapetissée.
George Orwell a décrit ce mécanisme avec une précision troublante en affirmant que le langage politique vise à " rendre les mensonges crédibles et le meurtre respectable " (Politics and the English Language, 1946). Mais ici, le processus va encore plus loin : le meurtre n'est pas seulement rendu respectable, il est rendu trivial. La répétition accomplit ce travail. Plus l'auditeur entend parler de cette " petite chose ", moins cela évoque un massacre, et plus cela ressemble à un événement ordinaire - quelque chose d'attendu, déjà normalisé avant même de se produire.
Et pourtant, dans le même souffle, cette " petite chose " est décrite à l'aide du vocabulaire explicite de la guerre - balles, grenades, attaques coordonnées, culminant dans Simusiga, l'assaut qui n'épargne personne. Cette contradiction n'est pas une erreur : c'est une méthode. La violence à commettre est minimisée linguistiquement, tandis que celle attribuée à l'ennemi est amplifiée jusqu'à devenir une menace existentielle.
L'analyse du discours idéologique par Teun A. van Dijk prend ici une dimension presque littérale : le " soi " positif est protégé par la minimisation, tandis que " l'autre " négatif est amplifié jusqu'à devenir un danger (Discourse and Power, 2008). L'asymétrie est si flagrante qu'elle finit par devenir invisible.
Cette logique se prolonge dans la manière dont les identités sont distribuées dans le discours. L'ennemi est explicitement nommé - " les Tutsi " - fixés comme une catégorie distincte, marquée, constamment associée au danger, à la conspiration et à la rage. En revanche, le camp opposé n'est jamais désigné comme " Hutu ". Il se dissout dans l'abstraction : " le peuple ", " la population ", " la véritable armée ", " le bouclier ".
Il ne s'agit pas d'une imprécision accidentelle, mais d'une construction idéologique d'une grande sophistication. En refusant de nommer explicitement les Hutu, le discours les universalise : ils se confondent avec la nation elle-même, avec la légitimité, avec la normalité. Les Tutsi, à l'inverse, sont particularisés, isolés, et exposés comme une anomalie - une aberration au sein de cet ensemble imaginé.
L'analyse de Norman Fairclough selon laquelle le pouvoir s'exerce par la capacité à universaliser sa propre position tout en particularisant l'autre (Language and Power, 1989) trouve ici une application à la fois brutale et concrète. Un camp devient indiscernable du " peuple " ; l'autre devient le problème dont ce peuple doit être sauvé.
Une fois cette transformation accomplie, ce qui suit ne ressemble plus à une violence dirigée contre des concitoyens. Cela commence à prendre l'apparence d'une forme d'assainissement - un acte mené non contre des personnes, mais contre une menace perçue pour le corps collectif.
Dans cette logique, la prétendue " petite chose " révèle sa véritable signification. Elle n'est pas petite par son ampleur ; elle l'est par son poids moral aux yeux du propagandiste. Elle constitue une répétition linguistique de la violence de masse, présentée comme une nécessité, voire comme une forme d'hygiène. Et une fois ce cadrage minimisant installé, l'hésitation devient illogique, la retenue apparaît comme dangereuse, tandis que la participation commence à être perçue comme un devoir â" presque comme un acte patriotique.
Le discours glisse alors vers une inversion morale totale. Les auditeurs se voient dire que le Front patriotique rwandais devra un jour expliquer " devant toute l'humanité " comment il a conduit " les bons fils du pays " à la mort. La responsabilité de la mort des Tutsi est ainsi déplacée à l'avance. Les victimes sont déjà attribuées à " l'ennemi " et non aux véritables auteurs des violences. Le président Juvénal Habyarimana est lui-même relativisé : " Et même Habyarimana lui-même, si les citoyens ne veulent plus de lui, il ne pourrait même pas arriver à son bureau. " Son autorité devient conditionnelle. La légitimité est transférée au " peuple ". Toute violence peut dès lors être présentée comme démocratique.
Un Génocide annoncé et ses prolongements
Pour comprendre cette continuité idéologique - entre la propagande et ses justifications ultérieures, entre les studios de radio comme la British Broadcasting Corporation ou Voice of America, les salles d'audience du Tribunal pénal international pour le Rwanda, ou encore certains espaces éditoriaux - il faut revenir à la diffusion de la RTLM du 3 avril 1994.
Pour des publics internationaux peu familiers des réalités linguistiques et culturelles rwandaises, cette émission pourrait être interprétée à tort comme un discours incohérent ou une simple incitation grossière. Il n'en est rien. Elle était structurée, codée, et, à sa manière, pédagogique. Elle apprenait à ses auditeurs comment interpréter la violence avant même qu'elle ne se produise.
L'animateur de la Radio-Télévision Libre des Mille Collines ne s'est pas contenté de prédire la violence ; il en a fixé le sens à l'avance. Il a affirmé que " les Tutsi qui ont mordu Karungu " et qui étaient " avec le RPF " projetaient de prendre le pouvoir par la force pendant les fêtes de Pâques. L'expression " une petite chose " était répétée avec une ironie délibérée. Des dates étaient données, la colère des Tutsi était supposée acquise, les armes étaient nommées. Et surtout, la population (hutu) n'était pas interpellée comme civile, mais comme une force militaire : " la quatrième colonne ", " la véritable armée ", " le bouclier ". Ce n'était pas du bruit : c'étaient des instructions.
C'est ainsi que fonctionne la propagande génocidaire dans sa forme la plus efficace : elle ne donne pas d'ordres explicites ; elle distribue des rôles. La RTLM annonce que les soldats combattront. Les civils soutiendront. L'ennemi provoquera. La violence suivra. Et la responsabilité sera ailleurs.
Pour un auditeur non familier des idiomes kinyarwanda, l'expression " mordre Karungu " pourrait passer inaperçue. Mais pour un public rwandais, elle portait un diagnostic moral précis. Cette figure de style était essentielle, car elle construisait une pathologisation émotionnelle. Les Tutsi n'étaient pas présentés comme des adversaires porteurs de revendications, mais comme des individus dominés par une rage incontrôlable. Or, une fois la rage attribuée, la violence préventive devient légitime. On ne négocie pas avec la rage ; on la neutralise par tous les moyens disponibles. Il s'agissait d'une véritable ingénierie morale de la société, fondée sur la manipulation des codes culturels.
L'usage d'idiomes culturels dans un tel message n'a rien d'anodin. La propagande génocidaire n'invente pas la haine ex nihilo ; elle réorganise des symboles existants. En ancrant la peur politique dans une métaphore culturelle, la RTLM rend son discours familier, presque évident. L'auditeur n'est pas radicalisé : il a le sentiment qu'on lui rappelle ce qu'il " savait déjà ".
La mort de Habyarimana doit être comprise dans ce cadre. Son assassinat n'a pas " déclenché " le génocide dans un environnement neutre ; il a servi d'élément activateur d'un récit déjà préparé. L'omission du 6 avril dans la diffusion ne prouve pas une connaissance préalable des faits, mais une préparation narrative. Lorsque l'avion s'est écrasé, l'explication était déjà prête. La responsabilité avait déjà été assignée. La population savait déjà qui était l'ennemi, ce qu'il voulait, et ce qu'il fallait faire.
Relire aujourd'hui cette émission, c'est observer le négationnisme à l'état embryonnaire. Toutes les thèses ultérieures y sont déjà présentes : le RPF avide de pouvoir, les Tutsi intransigeants, le peuple comme défenseur, la violence comme réaction, le génocide comme mythe. Ce qui s'est produit le 7 avril n'était pas une folie spontanée ; c'était la mise en uvre d'un récit répété jusqu'à paraître vrai.
" Les Tutsi ont mordu Karungu ", disait la RTLM.
Dans cette seule phrase se déploie une architecture complète : un diagnostic qui déshumanise, une justification qui absout, un appel qui mobilise, et un déni futur qui garantit que le crime sera mal compris au moment même où il se déroule.
La tragédie ne tient pas seulement au fait que de tels mots ont été prononcés, mais au fait qu'ils ont fonctionné - alors, et, sous des formes plus subtiles, encore aujourd'hui.
Lorsque les massacres ont commencé, ils n'ont pas eu besoin d'inventer leur propre sens. Les contrevérités avaient déjà accompli ce travail.
Tom Ndahiro
Source : https://fr.igihe.com/3-avril-1994-Genocide-et-mort-de-Habyarimana-comme-prophetie.html
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