La récente inflexion de l'Union européenne consistant à suspendre le financement de la force rwandaise déployée au Mozambique, au motif d'une implication alléguée de Kigali en République démocratique du Congo, relève précisément de cette catégorie de choix où l'approximation politique le dispute à l'inconséquence géopolitique.

A l'évidence, une telle posture procède d'un amalgame dont la grossièreté analytique confine au ridicule. Car enfin, de quoi s'agit-il ? D'un côté, un théâtre mozambicain ravagé par une insurrection terroriste persistante dans la province du Cabo Delgado, menaçant non seulement la stabilité d'un État souverain, mais également des intérêts économiques d'envergure mondiale.

De l'autre, un dossier congolais aux dynamiques historiques, sécuritaires et politiques distinctes, dont la complexité ne saurait être réduite à des mécanismes de sanction indirecte et encore moins instrumentalisée au détriment d'un troisième acteur, en l'occurrence le Mozambique.

Confondre ces deux réalités, les superposer artificiellement pour en tirer une décision budgétaire, revient à pratiquer une diplomatie de l'approximation, où la rigueur intellectuelle cède le pas à des considérations politiciennes fragmentées.

Il ne s'agit plus alors de stratégie, mais d'une forme d'improvisation normative, où chaque État membre projette ses propres obsessions sur un échiquier pourtant exigeant cohérence et hiérarchisation des priorités.

L'on ne saurait, à cet égard, ignorer les divergences internes qui ont traversé les capitales européennes. Tandis que la France, le Portugal et l'Italie plaidaient pour la reconduction d'un soutien fondé sur des impératifs sécuritaires tangibles, la très zélée Belgique, l'Allemagne et la Suède ont privilégié une approche punitive, davantage inspirée par des considérations exogènes que par l'analyse du terrain mozambicain lui-même.

Cette fracture n'est pas anodine : elle révèle une Europe incapable de parler d'une seule voix lorsque ses intérêts stratégiques sont pourtant clairement engagés.

Car ces intérêts sont loin d'être théoriques. Le projet Mozambique LNG, piloté par TotalEnergies, représente un investissement colossal de vingt milliards de dollars, dont la relance est envisagée à l'horizon 2026 pour une exploitation prévue en 2029.

A ses côtés, ExxonMobil s'inscrit comme partenaire stratégique dans la relance des activités extractives, tandis que des acteurs asiatiques tels que Mitsui, ONGC Videsh et PTTEP participent à cette vaste entreprise énergétique.

Il ne s'agit donc pas d'un simple enjeu local, mais d'un nœud énergétique mondial, où la sécurité des installations conditionne des flux économiques majeurs.

Or, il convient de le rappeler avec force : c'est l'engagement militaire rwandais qui a permis, dans une large mesure, la stabilisation de Cabo Delgado, là où les dispositifs régionaux, notamment ceux de la Communauté de développement de l'Afrique australe, ont montré leurs limites opérationnelles.

En garantissant la sécurité, Kigali a contribué à restaurer la confiance des investisseurs et à rouvrir des perspectives économiques que l'insécurité chronique avait brutalement interrompues.

Dès lors, en quoi consiste la décision européenne sinon à sanctionner indistinctement l'acteur sécuritaire, le pays bénéficiaire, le Mozambique, et, par ricochet, les intérêts économiques européens eux-mêmes ?

Une telle logique relève moins de la realpolitik que d'une forme d'auto-sabotage, où la posture morale, déconnectée des réalités du terrain, engendre des conséquences contraires aux objectifs affichés.

Il est permis, dans ces conditions, de s'interroger sur la cohérence d'ensemble de l'action extérieure européenne. Peut-on sérieusement prétendre lutter contre le terrorisme tout en affaiblissant l'un des dispositifs qui en ont démontré l'efficacité ?

Peut-on, au nom d'une lecture unilatérale d'un conflit distinct, compromettre la stabilité d'une région stratégique et fragiliser des investissements que l'on s'efforce par ailleurs de sécuriser ?

Cette décision, loin de traduire une exigence éthique supérieure, apparaît comme l'expression d'un désordre intellectuel où les causes et les effets se confondent, où les priorités se brouillent, et où la sanction devient une fin en soi plutôt qu'un instrument rationnel de politique internationale.

Elle illustre, en somme, une Europe hésitante, tiraillée entre ses principes proclamés et ses intérêts concrets, incapable d'articuler une vision claire et hiérarchisée du monde.
Ainsi se dessine le visage d'une diplomatie européenne en perte de lucidité, où la fragmentation des approches nationales engendre des décisions paradoxales, sinon contre-productives.

Et pendant ce temps, sur le terrain, les menaces persistent, les équilibres demeurent fragiles, et les partenaires, eux, observent avec perplexité une puissance qui semble parfois s'égarer dans les méandres de ses propres contradictions.

La suspension par l'UE du financement de la force rwandaise au Mozambique, au prétexte d'une implication alléguée en RDC, révèle confusion et manque de discernement stratégique

Tite Gatabazi



Source : https://fr.igihe.com/L-aveuglement-strategique-de-l-Europe-ou-quand-l-incoherence-supplante-la.html