Un tel moment se déroula à Kigali, quelques années après le Genocide contre les Tutsi, dans le bar d'un hôtel, avec un officier américain du renseignement militaire, un verre de Jack Daniel's Whiskey et de Coca-Cola à la main. Gourevitch le raconte sans détour :
" J'ai entendu dire que vous vous intéressiez au génocide contre les Tutsi ", dit l'Américain. " Savez-vous ce qu'est un génocide ? " Je lui ai demandé de me le dire.
" Un sandwich au fromage ", répondit-il. " Notez-le. Le génocide est un sandwich au fromage. Génocide, génocide, génocide. Sandwich au fromage, sandwich au fromage, sandwich au fromage. Qui se soucie d'un sandwich au fromage ? Crimes contre l'humanité ? Où est l'humanité ? L'humanité de qui ? Vous ? Moi ? Avez-vous vu un crime commis contre vous ? Hé, juste un million de Rwandais⦠Avez-vous déjà entendu parler de la Convention sur le génocide ? "
" J'ai répondu que oui. "
" Cette convention, dit l'Américain au bar, fait un bel emballage pour un sandwich au fromage. "
Pour quiconque - Rwandais ou non - a été confronté à la réalité du génocide contre les Tutsi, qui a écouté des survivants, arpenté des mémoriaux, ou simplement tenté de saisir ce que signifie être traqué pour ce que l'on est, ces mots ne relèvent pas de la dérision. Ils sont comme des lames.
Imaginez une lame, non seulement plantée dans le cur de la mémoire, mais dans l'idée même que l'humanité aurait appris quoi que ce soit.
Et pourtant, la blessure la plus profonde se situe ailleurs. Cet officier n'était pas une anomalie. Il n'était pas un esprit isolé, égaré dans l'alcool et le détachement. Il était, en réalité, représentatif. Son cynisme brutal n'était pas personnel - il était systémique. Il était historique. Il s'inscrivait dans une continuité bien antérieure à cette scène, et dont l'écho persiste encore aujourd'hui.
À une première lecture, le propos choque. À la seconde, il dévaste. Ici, le génocide contre les Tutsi est banalisé dans le théâtre ordinaire d'un bar d'hôtel. La répétition, le rythme, la cadence presque musicale de " génocide, génocide, sandwich au fromage⦠" sont provocateurs et délibérés. Il s'agit d'une mise en scène de la provocation morale, destinée à troubler, à choquer, et à réduire l'atrocité humaine la plus extrême à l'absurde.
La Convention sur le génocide qui codifie la responsabilité morale et juridique, est tournée en dérision comme un objet inutile - un simple " emballage pour sandwich au fromage ", dépourvu de toute force contraignante. Les boissons, le bar, le confort d'une soirée américaine loin des rues endeuillées de Kigali composent un contraste qui est en lui-même une leçon morale : le monde continue, même lorsque le génocide se produit.
Composition du " sandwich au fromage "
Disséquons l'anatomie de cette métaphore.
" Le génocide est un sandwich au fromage. " Le crime le plus grave de l'histoire humaine est aplati en une image banale. Il devient quelque chose que l'on manipule, consomme, puis jette. Le simple fait de le nommer perd toute portée. Dans ce bar, l'officier délivre une leçon implicite : l'indignation morale a des limites, et le langage peut être utilisé pour donner l'illusion de la préoccupation tout en neutralisant toute obligation d'agir.
La répétition révèle à la fois l'érosion et la provocation : " Génocide, génocide, génocide⦠Sandwich au fromage, sandwich au fromage⦠" La cadence est à la fois moqueuse et didactique. Les mots perdent leur force lorsqu'ils sont dissociés de l'action. Lorsque le génocide devient un terme parmi d'autres dans les réunions politiques, les analyses académiques ou les reportages médiatiques, il risque de n'être plus qu'un symbole, plutôt qu'un appel à empêcher le meurtre de masse.
La métaphore du " sandwich " saisit précisément cette marchandisation de la souffrance humaine, où le mot " génocide " devient un ingrédient de discours, plutôt qu'un impératif moral.
" Crimes contre l'humanité ? Où est l'humanité ? L'humanité de qui ? " Par ces mots, l'officier redéfinit l'univers moral. Si l'humanité devient négociable, alors la responsabilité l'est aussi. La Convention sur le genocide, née de l'horreur de l'Holocaust, est réduite à un simple emballage - sa force juridique et morale suspendue par l'indifférence humaine. L'interlocuteur décrit par Philip Gourevitch n'est pas ignorant ; il est efficace. Il formule, en un instant, le calcul même de l'inaction bureaucratique : les crimes existent, les témoins existent, mais l'action demeure optionnelle.
" Avez-vous vu un crime commis contre vous ? ⦠Juste un million de Rwandais. " La hiérarchie de l'attention est ainsi mise à nu. Dans l'univers de cet officier militaire américain, la souffrance lointaine, racialisée ou politiquement gênante est reléguée au second plan. Les vies rwandaises - africaines - deviennent, dans ce calcul, moins " convaincantes ". En insinuant que les victimes du génocide sont des " autres ", il révèle un principe qui continue de structurer les réponses internationales face aux atrocités : la proximité détermine l'urgence morale.
Comme le montre Samantha Power dans "A Problem from Hell" (2002), cette logique n'est pas une aberration, elle est institutionnelle. Pendant le génocide perpétré contre les Tutsi, des responsables américains et onusiens ont délibérément évité le terme " génocide ", non pas faute de preuves, mais parce que le nommer aurait entraîné des obligations. Les alertes précoces existaient, mais furent ignorées. Les appels urgents à l'intervention restèrent sans réponse. La conversation dans ce bar n'est, au fond, qu'une condensation de décennies de pratiques diplomatiques : reconnaître, discuter, mais ne jamais agir de manière décisive.
Le fait que cet échange ait eu lieu à Kigali en renforce encore la gravité. Le Rwanda n'est pas une abstraction. En 1994, il fut un laboratoire de barbarie, où des voisins se retournèrent contre leurs voisins parce qu'ils étaient Tutsi. Un pays où les ondes radiophoniques diffusaient en direct des instructions d'extermination. Réduire le génocide à un " sandwich " - dans cet espace même, où les survivants enterraient encore leurs morts - revient à infliger une violence supplémentaire : celle, insidieuse, de la banalisation. Dans le discours de cet officier, la mémoire elle-même est menacée par dilution. Lorsque les acteurs internationaux parlent du Rwanda comme d'une simple " leçon " plutôt que comme d'un impératif moral, le génocide devient un objet d'étude plutôt qu'une crise à prévenir.
Les survivants, eux, portent le poids de la perte, la persistance du traumatisme et la tâche morale de vivre après la mort. Leurs voix confrontent le monde à une réalité dérangeante. Plus d'un million de Tutsi ont été tués - une tragédie évitable, observée, documentée, et largement ignorée. La métaphore de l'officier donne corps à cette froideur organisationnelle que tant de survivants ont éprouvée : des politiques filtrées par la convenance, un langage vidé de ses conséquences.
Quand le droit devient un emballage
L'aspect le plus choquant dans les propos de l'officier n'est pas tant la métaphore elle-même, mais ce qu'elle inflige au droit international. En qualifiant la Convention sur le génocide de " simple emballage pour sandwich ", il ne se contente pas d'insulter un texte : il révèle la manière dont celui-ci est traité.
Considérons le préambule de la Convention sur le génocide. Il rappelle la déclaration de l'Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution 96 (I) du 11 décembre 1946 : le génocide est un crime de droit international, contraire à l'esprit et aux fins des Nations Unies, et condamné par le monde civilisé.
Le langage est sans équivoque. Le génocide n'est ni vague ni négociable. C'est un crime - condamné, non débattu. Il doit être rejeté, non rationalisé.
Le préambule poursuit : reconnaissant qu'à toutes les périodes de l'histoire, le génocide a infligé de grandes pertes à l'humanité⦠convaincue que, pour libérer l'humanité d'un fléau aussi odieux, la coopération internationale est nécessaireâ¦
Ces mots devraient peser : crime, condamné, monde civilisé, libérer, fléau odieux, coopération internationale.
Arrêtons-nous un instant sur leur portée. Le génocide est un crime, non une banalité que l'on consomme. C'est un acte qui doit être poursuivi, non emballé. Il appelle une condamnation ferme, non une tolérance tacite.
Il est condamné par le " monde civilisé " - et pourtant, l'histoire interroge sans cesse ceux qui se revendiquent de cette civilisation.
Enfin, le préambule insiste : l'humanité doit être libérée de ce fléau, et non s'y habituer. Il exige, surtout, une coopération internationale - et non une indifférence internationale.
Et pourtant, qu'a offert le monde au Rwanda en 1994 ? Non pas la coopération, mais des calculs politiques. Non pas l'urgence, mais l'hésitation. Non pas l'intervention, mais le retrait.
L'officier américain à Kigali, avec sa métaphore grossière, n'a fait que dépouiller le langage diplomatique de ses euphémismes pour dire ce que le système avait déjà démontré : le génocide peut se produire, et le monde peut regarder.
Avançons jusqu'en 2026. Considérons la persistance des FDLR - non pas ambigus, mais ouvertement porteurs d'une idéologie génocidaire. Leur direction a été explicite : elle rejette toute coexistence avec les Tutsi, où qu'ils se trouvent. Elle affirme ne pouvoir vivre dans un Rwanda dirigé par des Tutsi, et son agenda est clair : idéologique, territorial et meurtrier.
Les promesses du président Félix Tshisekedi de démanteler les FDLR apparaissent creuses. Des éléments de cette organisation sont déjà intégrés dans l'armée de la RDC, tandis que d'autres opèrent au sein de plus de 200 milices soutenues par l'État, dont les Wazalendo. Que signifie alors " démanteler " ? Une couche supplémentaire d'emballage - un autre " sandwich ". Si le génocide peut être réduit à un " sandwich au fromage ", alors la persistance des FDLR dans l'est du Congo devient le plat suivant au menu.
Les FDLR survivent non pas comme des acteurs flous, mais comme un projet génocidaire identifiable. Le groupe continue de diffuser des discours de haine visant les Tutsi, les Banyamulenge et les Bahema, entretenant la peur et alimentant les divisions ethniques.
Leur présence est institutionnalisée, tolérée, et dans certains cas soutenue, révélant la nature transactionnelle des politiques internationales et régionales : la violence devient acceptable lorsqu'elle sert des intérêts politiques, et le déni est soigneusement emballé pour la consommation diplomatique.
La machine de propagande des FDLR recycle des récits historiques, déforme la mémoire et entretient une continuité idéologique. Le " sandwich " est complet : le déni comme pain, la haine comme garniture, et l'opportunisme politique comme croûte. Certains gouvernements publient des déclarations " équilibrées ", invoquant retenue, neutralité et symétrie de la violence, tout en ignorant les asymétries de pouvoir, de responsabilité et d'impact. Le résultat est transactionnel : chacun conserve des marges de manuvre - sauf les communautés menacées, qui en subissent les conséquences.
La question posée à Philip Gourevitch - " Avez-vous vu un crime commis contre vous ? " - devient ainsi une leçon de passivité internationale. La responsabilité morale devient conditionnelle, dépendante de l'expérience directe, de la proximité et de la convenance politique. C'est l'exact contraire de l'esprit de la Convention sur le génocide, qui visait à universaliser la responsabilité : les crimes contre l'humanité concernent tous les êtres humains. Pourtant, dans la pratique, cette responsabilité a été restreinte, rendue optionnelle, filtrée par la prudence bureaucratique.
L'est de la RDC en est une illustration frappante. Les communautés exposées à une menace constante subissent des cycles répétés de violences extrêmes, d'incitations au génocide et de conditionnement idéologique, tandis que les acteurs diplomatiques débattent de formulations, planifient des interventions et " consultent les parties prenantes ". Au moment où l'action est envisagée, la machine de mort et de terreur est déjà en marche, laissant les victimes dans une précarité permanente.
La brutalité calme de la " civilisation "
Il existe une forme particulière d'arrogance dans la manière dont le prétendu " monde civilisé " parle de lui-même. Il invoque " ses valeurs " avec une assurance morale, comme si l'histoire constituait en soi un certificat de vertu. Mais quelles sont réellement ces valeurs ?
Lisez Sven Lindqvist et son ouvrage "Exterminate All the Brutes" (1992), et vous découvrirez une réponse troublante. Lindqvist n'écrit pas en historien distant ; il voyage, observe et exhume une filiation morale. Son argument central est dérangeant dans sa simplicité : la logique exterminatrice associée plus tard à l'Holocaust n'est pas née isolément - elle a été expérimentée, affinée et normalisée dans les périphéries coloniales des pays dits " civilisés ".
" Vous en savez déjà assez ", écrit-il. " Alors pourquoi n'agissez-vous pas ? " Ce n'est pas seulement une question ; c'est une accusation adressée à toutes les sociétés qui revendiquent l'ignorance tout en bénéficiant de systèmes construits sur la destruction.
Lindqvist revient à plusieurs reprises sur la phrase tirée de "Heart of Darkness" de Joseph Conrad - " Exterminez tous les brutes. " Mais il refuse de la traiter comme une fiction. Il la révèle comme politique, comme état d'esprit, comme précédent. " Ce n'est pas la connaissance qui nous manque ", soutient-il, " ce qui fait défaut, c'est le courage de comprendre ce que nous savons et d'en tirer des conclusions. "
Dans ce sens, le " sandwich au fromage " de l'officier américain n'est pas une déviation de cette histoire - c'est son écho moderne. Là où les officiers coloniaux parlaient jadis ouvertement d'extermination, les acteurs contemporains s'expriment par l'ironie, l'abstraction et le langage bureaucratique. Le vocabulaire a changé, mais la distance par rapport aux victimes - le désengagement moral - reste alarmant.
Les survivants de l'Holocaust ont depuis longtemps mis en garde contre cette érosion du sens. Elie Wiesel, dans ses "mémoires Night", n'a pas décrit l'indifférence comme passive, mais comme mortelle. " L'opposé de l'amour n'est pas la haine, c'est l'indifférence ", réfléchira-t-il plus tard, une phrase qui résonne à travers les générations, non pour sa poésie, mais pour sa justesse. L'indifférence, dans ce sens, constitue une complicité par absence.
Lorsque la souffrance des autres est réduite à l'abstraction - lorsqu'elle devient, dans le langage du bar de Kigali, un " sandwich au fromage " - elle cesse de provoquer l'action. Et sans action, la répétition est permise. L'avertissement de Wiesel et l'accusation de Lindqvist convergent : le danger n'est pas que l'on ignore, mais que l'on sait - et que l'on choisit néanmoins de ne rien faire.
En se tournant vers "King Leopold's Ghost" d' Adam Hochschild, le schéma devient encore plus clair. L'État indépendant du Congo, sous le Roi Leopold II, n'était pas gouverné par la sauvagerie au sens brut pré-1946 du " monde civilisé ". Il était dirigé par un système - efficace, calculé, bureaucratique - qui extrayait richesse et ressources par la terreur et la mort, tandis que l'Europe se félicitait de sa " mission civilisatrice ". Des millions de personnes tuées, d'autres laissées sans défense ou traumatisées.
On peut ajouter Late Victorian Holocausts de Mike Davis, qui documente comment les politiques impériales ont transformé les sécheresses en famines massives à travers les continents - révélant encore que la catastrophe, lorsqu'elle frappe " l'autre ", est souvent gérée plutôt que prévenue.
Ainsi, lorsque l'officier américain à Kigali réduit le génocide à un " sandwich au fromage ", il n'invente pas un nouveau langage moral. Il en hérite. Un langage dans lequel la souffrance d'autrui - particulièrement celle de ceux considérés comme lointains, différents ou jetables - devient gérable, digestible, et finalement oubliable.
De plus, si l'on cherche une critique contemporaine de cette hypocrisie, "The New Age of Empire" de Kehinde Andrews offre un diagnostic franc : nous vivons dans une époque où les mythes des Lumières et de la supériorité morale persistent, alors même que leurs contradictions sont exposées quotidiennement.
Le sandwich toxique
La persistance des FDLR et le soutien qu'ils reçoivent du régime de Kinshasa, la circulation des discours de haine et la tolérance de cette idéologie ne sont pas accidentels ; ils constituent le " sandwich " métaphorique. Ils sont intégrés dans un système qui privilégie la commodité à la clarté morale, le langage séduisant à l'obligation, et le confort stratégique à la vie humaine.
Il est crucial de rappeler que lorsque Philip Gourevitch publia son livre en 1998, le Rwanda affrontait activement l'insurrection de l'ALIR, un groupe de génocidaires qui, en 2000, évoluerait en FDLR. La même année, le Congrès des États-Unis tint une audition intitulée "Rwanda and the Continuing Cycle of Violence", soulignant le poids moral et politique des crimes commis en 1994 et l'urgence d'en prévenir la répétition. Ces moments historiques rappellent l'importance durable de se souvenir, de reconnaître et d'agir contre l'idéologie, la violence armée et le déni - non comme abstractions, mais comme menaces concrètes et persistantes.
Commémorer le Rwanda, c'est affirmer que le génocide contre les Tutsi a du poids. Agir, c'est démanteler ces sandwiches nocifs : appeler le déni par son nom, confronter les auteurs et les idéologues, tenir les institutions responsables, et faire en sorte que les cadres juridiques, moraux et diplomatiques ne soient pas de simples emballages. Tout le reste n'est que complicité - digérer la souffrance de millions comme si elle n'avait aucune importance, facilement jetable, comme un sandwich au fromage périmé.
Mémoire, témoignage et responsabilité morale convergent dans cette exigence. Les survivants l'imposent. L'histoire l'exige. L'humanité l'exige. Parler de " Plus jamais ça " tout en tolérant les sandwiches transactionnels de haine et toutes formes de négation du génocide contre les Tutsi constitue une trahison des principes et des peuples.
Le génocide n'est pas un sandwich au fromage, mais une rupture dans l'humanité qui appelle à l'action, pas à l'indifférence. C'est une responsabilité qui ne peut être emballée, reportée ou négociée politiquement. Et le jour où nous le traitons comme un détail, nous invitons l'histoire à répéter ses horreurs.
Le " Plus jamais ça " creux
Le rituel de commémoration mondiale - déclarations, conférences, " Plus jamais ça " - révèle sa propre satire grotesque. Des politiques sont rédigées, des communiqués émis, des résolutions adoptées, des " leçons apprises " rapportées. Pendant ce temps, des réseaux comme les FDLR, Jambo Asbl, FDU-Inkingi et leurs supporters continuent d'opérer : la haine circule en ligne, le déni persiste, et les atrocités se répètent silencieusement. Le langage est élégant, moralement neutre et syntaxiquement équilibré : auteurs et victimes sont mis sur le même plan, l'obligation éthique est diluée.
Le sandwich transactionnel se perpétue donc. Il est emballé pour être consommé, superficiellement acceptable, tandis que son poison - la normalisation de la haine, la persistance du déni et la complicité des spectateurs - continue d'éroder la vie humaine. Et, comme toujours, le coût moral est supporté par ceux qui ont le moins de pouvoir : les survivants, les déplacés, les communautés ciblées qui vivent sous l'ombre quotidienne de la terreur.
Il pourrait être tentant de considérer les mots de l'officier militaire comme une moquerie. Mais la moquerie, comme la satire, suppose une distance. Dans ses outbursts envers Philip Gourevitch, il n'y en a aucune. Le monde se comporte le plus souvent exactement comme il l'a décrit. Le " Plus jamais ça " est devenu un slogan sans substance. Peut-être périmé ? Répété sans action, il s'avère vide. C'est un autre emballage. Quand le " monde civilisé " tolère ce qu'il prétend condamner, il trahit l'humanité. L'officier n'a pas inventé cette trahison - il l'a simplement exposée.
À chaque 7 avril, lors de la commémoration du génocide contre les Tutsi, le souvenir doit résister à l'érosion.
Le génocide est un crime. Il fut condamné par l'Assemblée générale des Nations Unies. en 1946. Ce n'est ni un mets, ni une métaphore, ni un langage diplomatique à adoucir jusqu'à le rendre insignifiant. C'est une attaque contre l'humanité elle-même, et son poids doit être porté dans le droit, la politique et la conscience. La promesse de libérer l'humanité de ce " fléau " exige du courage, pas de la cérémonie. Il nous faut des actions, pas des abstractions.
La coopération internationale doit cesser d'être une phrase décorative pour devenir un devoir exécutoire. Là où elle fait défaut, l'impunité prospère ; là où elle est sélective, la justice meurt et des vies humaines périssent. Commémorer le Rwanda de 1994, c'est rejeter l'indifférence partout. Invoquer " Plus jamais ça " signifie le penser pleinement, de manière cohérente et sans excuse. Tout le reste est permission de répétition.
Tom Ndahiro
Source : https://fr.igihe.com/Les-commemorations-du-Rwanda-a-l-ombre-de-l-indifference.html
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