Ouagadougou, 27 février 1998, seize heures. La RD Congo joue la troisième place de la Coupe d'Afrique des nations contre le Burkina Faso, pays organisateur. Un match pour rien, dit-on, un lot de consolation entre deux éliminés des demi-finales. À la pause, les Léopards rentrent menés un à zéro, cueillis dès la sixième minute par Ouédraogo. Ils ne le savent pas encore : le pire est devant eux.

En seconde période, la digue cède. Barro double la mise à la 52ᵉ. Dans la foulée, un troisième but tombe. Trois à zéro. La correction. Dans les tribunes, on pense déjà à la fête burkinabè.

Puis Lokenge Mungongo réduit l'écart à la 76ᵉ. Trois à un. De quoi sauver l'honneur, rien d'autre, semble-t-il. À la 86ᵉ, le Burkina inscrit même un quatrième but et croit l'affaire pliée. Quatre à un. Il reste moins de dix minutes. C'est là que le Congo devient le Congo.

88ᵉ minute : Kasongo Banza. Quatre à deux. 89ᵉ : Jerry Tondelua. Quatre à trois. Le stade ne respire plus, le temps file, et le Burkina ne sait soudain plus défendre son avance. Sur l'ultime offensive, à la 90ᵉ, Mungongo surgit encore. Quatre à quatre. L'impensable, à la dernière seconde.

La prolongation ne donne rien. Restent les tirs au but, ce rendez-vous que les Léopards finiront par s'approprier. La RD Congo ne tremble pas ; en face, les Étalons calent. Quatre à un. Double championne d'Afrique en 1968 et 1974, elle s'offre la troisième place au bout d'une remontée que peu de sélections auraient osé imaginer.

Tout était déjà là

Une équipe menée quatre à un, à dix minutes de la fin, qui recolle puis gagne. On pourrait classer ça parmi les miracles. Chez les Léopards, c'est presque une méthode. La capacité à transformer la plus simple des sorties en montagnes russes. Le don de frôler le gouffre pour mieux s'en extraire. Ce 27 février 1998, le motif était déjà là, entier. Il ne quittera plus la sélection.

Le détail a son importance, parce que la mémoire collective brode parfois. On a parlé de " finale ", on a déplacé la date. La vérité est plus simple, et plus belle : une petite finale, un quatre-quatre, une victoire aux tirs au but. Il n'y a pas besoin d'enjoliver une histoire pareille.

Le Congo n'est pas une petite nation de football. Champion d'Afrique en 1968, champion encore en 1974, l'année où le Zaïre devient le premier pays d'Afrique noire à disputer une Coupe du monde. Un héritage lourd, encombrant presque. Car dans les décennies qui suivent, la sélection se forge une autre réputation : celle d'une équipe qui complique tout ce qui pourrait être simple, qui attend le dernier moment pour se réveiller, qui aime l'extrême comme d'autres aiment le confort.

L'Égypte, et une séance interminable

Janvier 2024, Côte d'Ivoire. La RDC débarque à la CAN sans la moindre étiquette de favori. En huitième de finale, elle tombe sur l'Égypte, sept fois reine du continent. Un partout au bout du temps réglementaire. Puis la séance de tirs au but la plus longue du tournoi : huit à sept. Le gardien Lionel Mpasi devient, le temps d'une soirée, le visage d'un pays. Les Léopards continuent, portés par une foi que rien n'entame, jusqu'en demi-finale. Là, la Côte d'Ivoire, future championne, les arrête d'un but de Sébastien Haller à la 65ᵉ. Surprise du tournoi, sortie par la petite porte du dernier carré. Là encore, le chemin avait été le plus escarpé possible.

9 septembre 2025. Stade des Martyrs, Kinshasa, guichets fermés. La RD Congo, en tête du groupe B des éliminatoires du Mondial, reçoit le Sénégal, son poursuivant direct, à un point. Une victoire, et les Léopards prennent une option sérieuse sur la première place, la seule qui qualifie sans repasser par les barrages.

Pendant une demi-heure, tout sourit. Cédric Bakambu ouvre le score à la 27ᵉ. Six minutes plus tard, Yoane Wissa profite d'une erreur d'Édouard Mendy pour doubler la mise. Deux à zéro. Le Stade des Martyrs gronde, un Mondial au bout des crampons.

Et puis le Congo se remet à reculer. Pape Gueye relance le Sénégal juste avant la pause, à la 39ᵉ. Nicolas Jackson égalise à l'heure de jeu. Et à la 87ᵉ, Pape Matar Sarr plante le but de la délivrance sénégalaise. Trois à deux. Les champions d'Afrique repartent de Kinshasa avec la victoire et la première place. La RDC, elle, venait d'échanger une qualification tranquille contre le chemin de croix des barrages. Un deux à zéro à domicile, et tout à refaire.

Le chemin le plus long

Tout avait d'ailleurs mal commencé, dès l'entame de la campagne, par une défaite un à zéro au Soudan. Les Léopards avaient remonté la pente, pris la tête, puis l'avaient lâchée dans leur propre stade. Deuxièmes du groupe, ils héritent du parcours le plus long : les barrages.

Le barrage africain d'abord, un mini-tournoi des meilleurs deuxièmes, sans droit à l'erreur. Le Cameroun se dresse en travers : un à zéro pour le Congo. Puis le Nigeria, un partout, et de nouveau les tirs au but, cette vieille habitude. Quatre tirs à trois. Le Congo passe.

Puis le barrage intercontinental, au Mexique. La RDC y arrive tête de série, presque favorite, la voie semblant dégagée. Elle ne le serait pas, parce qu'avec cette équipe rien ne l'est jamais. Le 1ᵉʳ avril 2026, au stade Jalisco de Guadalajara, la finale contre la Jamaïque s'étire sans le moindre but. Quatre-vingt-dix minutes, rien. Il faut la prolongation, et la 100ᵉ minute, pour qu'Axel Tuanzebe délivre tout un pays. Un à zéro. La RD Congo retrouve la Coupe du monde, cinquante-deux ans après le Zaïre.

À chaque étape, la même histoire. Une porte grande ouverte, et le Congo qui s'obstine à chercher le mur d'à côté, à le longer, à s'y cogner, avant de trouver, toujours au dernier moment et jamais une seconde avant, l'interstice par lequel se faufiler vers la lumière. Toujours. Sans une exception.

Et maintenant, Atlanta

Le voilà donc à la Coupe du monde 2026, fidèle à lui-même. Un nul historique arraché au Portugal pour son entrée, premier but de son histoire dans la compétition signé Yoane Wissa. Une défaite d'un souffle contre la Colombie, concédée à la 76ᵉ minute après avoir tenu si longtemps. Et maintenant un dernier match couperet contre l'Ouzbékistan, cette nuit à Atlanta, où il faut gagner et compter sur les autres. Le scénario le plus risqué, comme toujours.

Dans le camp congolais, on ne s'en cache pas. " Il faudra faire plus pour obtenir la victoire, parce qu'on sait qu'un nul ne suffira pas ", a prévenu le capitaine Cédric Bakambu. Le sélectionneur Sébastien Desabre, lui, a choisi le registre du désir : " On a une très grosse motivation pour aller arracher cette qualification et continuer notre route. " Arracher. Le verbe dit tout d'une équipe qui n'a jamais rien obtenu autrement.

De Ouaga à Atlanta, vingt-huit ans ont passé. Les joueurs ont changé, les maillots aussi, et la peur, elle, est restée la même. Les Léopards ne savent pas gagner sans se faire peur. Cette nuit encore, ils vont demander à tout un peuple de retenir son souffle jusqu'à la dernière seconde du temps additionnel, l'œil rivé sur un écran et le cœur suspendu à un ballon qui, comme d'habitude, mettra le temps qu'il faudra. Et ce peuple, qui les connaît par cœur et les aime pour cela, dira oui. Comme toujours.

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