En 2024, deux millions six cent quarante-neuf mille deux cent soixante-dix femmes ont accouché sans rien payer dans quatorze provinces congolaises. Le chiffre vient de la revue annuelle du programme, présentée par le ministère de la Santé publique le 15 décembre 2025, et il fait de la gratuité de la maternité la politique sociale la plus massive engagée depuis la gratuité de l'école. La même année, le centre hospitalier Monkole, à Kinshasa, recevait pour ses prestations un paiement représentant 8 % du montant attendu. En juin 2025, il suspendait le service. Entre ces deux faits se joue l'avenir du programme.

La gratuité de la maternité en chiffres

  • 2 649 270 : accouchements pris en charge gratuitement en 2024, dans 14 provinces.
  • 92 % : taux d'accouchements assistés par un personnel qualifié, pour un objectif de 88 %.
  • 339 : établissements de soins ayant reçu subventions et équipements.
  • 8 % : part du montant dû versée au centre Monkole lors de son dernier paiement, en octobre 2024.
  • 26 : provinces visées par l'extension du programme à partir de 2026.

Ce que la mesure a réellement produit

Le programme a été lancé le 5 septembre 2023, et trois jours plus tard, à la 112ᵉ réunion du Conseil des ministres, le chef de l'État demandait déjà la mise en place progressive d'instruments techniques, budgétaires et financiers destinés à le rendre durable. Deux ans après, les indicateurs de couverture sont les meilleurs jamais enregistrés dans le pays.

Le taux d'accouchements assistés par un personnel qualifié a atteint 92 % en 2024, au-dessus de l'objectif national fixé à 88 %. La couverture de la première consultation prénatale est donnée à 102 %, un chiffre supérieur à cent qui ne signifie pas que toutes les femmes enceintes sont suivies, mais que le nombre de consultations enregistrées dépasse la population attendue : le dénominateur démographique, faute de recensement récent, est sous-estimé. Cette anomalie statistique n'annule pas la tendance, elle en limite la précision.

Le ministère résume l'effet économique en une phrase : la mesure a permis ces accouchements " contribuant à la protection du pouvoir d'achat des ménages et à la prévention de l'appauvrissement lié aux dépenses de santé ". Dans un pays où une naissance en structure privée pouvait coûter plusieurs mois de revenu, la suppression du ticket d'entrée déplace effectivement le curseur. À cela s'ajoute un volet matériel : plus de 339 établissements de soins ont reçu des subventions et des dotations en équipements médicaux.

L'argent arrive, mais pas au bout de la chaîne

Le montage financier repose sur deux sources : le Trésor public et le Programme multisectoriel de nutrition et de santé, financé par la Banque mondiale. Selon le plan de décaissement du ministère des Finances, 42 millions de dollars ont été mobilisés pour couvrir une année de factures d'accouchements gratuits à Kinshasa. Sur le papier, le circuit existe.

Sur le terrain, il se grippe. Le 9 juin 2025, le centre hospitalier Monkole a annoncé la suspension temporaire de ses services de maternité et de néonatologie assurés dans le cadre de la convention passée avec le Fonds de solidarité de santé. Sa direction générale invoquait des arriérés de paiement accumulés depuis octobre 2024, et précisait que le dernier versement reçu représentait 8 % du montant attendu. D'autres structures étaient concernées au même moment, notamment celles de l'Église catholique, de l'Église du Christ au Congo, de l'Église kimbanguiste et de l'Armée du Salut, c'est-à-dire une part importante de l'offre de soins du pays. En octobre 2024 déjà, à Matadi, les structures appliquant la gratuité signalaient ne pas être ravitaillées.

Le Fonds de solidarité de santé, caisse nationale d'assurance maladie chargée de payer ces prestations, décrit lui-même sa fonction sans détour sur son site officiel : " elle tient les comptes, paie les factures…quand elle a reçu les fonds ". La formule, choisie par l'institution pour se présenter au public, désigne exactement le point de rupture. Le Fonds ne fabrique pas la trésorerie, il la redistribue lorsqu'elle lui parvient.

Le sujet est monté jusqu'au sommet de l'État. Lors de la 79ᵉ réunion du Conseil des ministres, le 20 février 2026, " le Président de la République a exhorté le Gouvernement à sécuriser la continuité du financement du programme afin d'éviter l'accumulation d'arriérés de paiement envers les établissements de soins de santé ", selon le compte rendu publié par le Fonds. Le Premier ministre a été chargé, avec le vice-Premier ministre au Budget, le ministre des Finances et celui de la Santé, d'identifier des mesures urgentes et pérennes. Le montant total des arriérés dus aux établissements n'a, lui, pas été publié.

Payer l'accouchement ne suffit pas à sauver la mère

C'est la limite que les chiffres de couverture ne disent pas. La barrière financière n'est qu'un des obstacles entre une femme enceinte et un accouchement sans risque, et ce n'est pas le principal une fois qu'elle a franchi la porte.

Le bulletin de surveillance des décès maternels produit par le comité national avec l'appui de l'UNFPA et de l'OMS établit la hiérarchie des causes : " Au 1er semestre 2018, l'hémorragie (56%) constitue la cause directe majeure des DM, suivie des éclampsies (23%), de la septicémie (13%) et des avortements (8%) ". Ces quatre causes ont un point commun : elles se traitent, à condition qu'il y ait du sang disponible, de l'ocytocine, du sulfate de magnésium, un bloc opératoire et une sage-femme formée. Le même bulletin identifie le facteur déterminant : dans 63 % des cas, le décès est lié à une prise en charge tardive ou inappropriée, et dans 32 % à la non-reconnaissance des signes de danger dans la communauté.

L'ampleur du phénomène reste mal mesurée. En 2017, les vingt-six divisions provinciales de la santé avaient notifié 10 665 décès maternels, dont 7 850 survenus dans la communauté et non à l'hôpital. Au premier semestre 2018, 3 656 décès étaient notifiés, dont seulement 24 % ont fait l'objet d'une revue en formation sanitaire, et aucun décès communautaire n'avait donné lieu à une autopsie verbale. Sur seize comités provinciaux de surveillance mis en place, deux seulement étaient fonctionnels, au Maniema et en Tshuapa. Ce bulletin, daté de 2018, reste le document public le plus détaillé accessible sur le sujet.

Le ratio national, estimé autour de 547 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2020, place la RDC parmi les pays les plus touchés au monde, très loin de la cible de 70 que le pays s'est fixée pour 2030. Aucun bilan public ne relie à ce jour la gratuité des accouchements à l'évolution de ce ratio depuis 2023, alors que la vulnérabilité des femmes enceintes se rappelle à chaque crise sanitaire. C'est le chiffre qui manquerait le plus pour juger le programme sur ce qu'il visait vraiment.

L'extension à vingt-six provinces, et la question qu'elle pose

Le gouvernement prévoit d'étendre la gratuité des accouchements et des soins néonatals à l'ensemble des vingt-six provinces à partir de 2026, dans le cadre du deuxième palier de la Couverture santé universelle. L'objectif est de réduire les inégalités territoriales, et il est difficile de le contester : une femme de la Tshuapa n'a pas moins droit à un accouchement sûr qu'une femme de Kinshasa.

L'arithmétique mérite pourtant d'être posée. Le programme couvrait quatorze provinces en 2024 et accumulait déjà des arriérés au point qu'un hôpital de référence suspende ses services. Passer à vingt-six provinces revient à presque doubler le périmètre. Si le rythme de décaissement ne suit pas la même courbe, l'extension géographique se traduira par un allongement des délais de paiement partout, y compris là où le dispositif fonctionne.

Trois publications trancheraient le débat, et aucune ne coûte d'investissement. Le montant exact des arriérés dus, établissement par établissement. Le calendrier de décaissement effectivement tenu, mois par mois, mis en regard des factures présentées. Et la reprise de la publication du bulletin de surveillance des décès maternels, pour que le pays sache si les 2,6 millions d'accouchements gratuits se traduisent par moins de femmes mortes en donnant la vie. Sans cette troisième série, la gratuité restera mesurée par le nombre de bénéficiaires, jamais par ce qu'elle a évité.

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