Le 23 juillet 2026, à l'hôtel Karavia de Lubumbashi, la première Conférence sur les hydrocarbures s'est ouverte sur un chiffre destiné à impressionner : 22 milliards de barils de pétrole et 66 milliards de mètres cubes de gaz dormiraient dans les bassins congolais, dont 4,5 % seulement sont exploités. Le même mois, le rapport de l'Initiative pour la transparence des industries extractives établissait ce que ce potentiel a effectivement rapporté au Trésor : 234 301 020 dollars en 2023, contre 5,61 milliards pour les mines. Entre la promesse et la caisse, l'écart n'est pas seulement géologique. Il est comptable, juridique et politique. Voici ce que disent les documents.

Le pétrole congolais en cinq chiffres

  • 234 301 020 dollars : ce que le secteur pétrolier a versé à l'État en 2023, soit 4 % des recettes extractives.
  • 5 611 897 295 dollars : ce que les mines ont versé la même année.
  • 8,43 millions de barils : la production nationale de 2023, quasi identique à celle de 2019.
  • 180 millions de barils : les réserves prouvées de la RDC selon le CIA World Factbook, cité par le CNPAV, face aux 22 milliards annoncés.
  • 910 millions de dollars : le passif pétrolier déjà accumulé par l'État, arbitrages compris.

Un potentiel dont personne ne connaît la taille exacte

Le chiffre de 22 milliards de barils circule depuis le lancement de l'appel d'offres de 2022 et il a été répété à Lubumbashi par Joseph Twite Maloba, président du Comité professionnel des pétroliers de la FEC Sud et vice-président de la Commission nationale des hydrocarbures. Il désigne un potentiel de ressources en place, c'est-à-dire une estimation de ce que contiendraient les roches, et non des réserves prouvées, qui supposent des forages, des tests de production et une rentabilité démontrée aux prix du marché. La confusion entre les deux notions n'est pas anodine : elle transforme une hypothèse géologique en promesse budgétaire.

La coalition Le Congo n'est pas à vendre a mis ce fossé en chiffres dans son analyse de décembre 2024. " À titre de comparaison, le CIA World Factbook estime les réserves prouvées de la RDC à environ 180 millions de barils, un écart considérable avec les chiffres avancés officiellement ", écrit le CNPAV, qui rappelle qu'aucune étude géologique indépendante ne confirme l'existence de réserves commercialement exploitables à l'échelle annoncée. Entre 180 millions et 22 milliards, le rapport est de un à cent vingt-deux.

La géographie, elle, est établie. Le pays compte trois grands ensembles sédimentaires. Le bassin côtier, dans le Kongo Central, couvre 5 992 kilomètres carrés, dont 4 980 à terre et 1 012 en mer : c'est le seul qui produise aujourd'hui. Les bassins de la branche occidentale du Rift est-africain, qui rassemblent le graben Albertine en Ituri, le graben du Tanganyika et le bassin du lac Kivu où se trouve le gaz méthane, totalisent 55 600 kilomètres carrés. La Cuvette centrale, enfin, s'étend sur 750 000 kilomètres carrés le long du fleuve et de ses affluents, de l'ancien Équateur au Maniema. Autrement dit, la totalité de la production nationale sort d'une zone qui représente moins de un pour cent de la surface des bassins recensés.

Quatre pour cent des recettes extractives

Le rapport final de l'ITIE-RDC pour l'exercice 2023, signé et publié le 31 décembre 2025, permet de mesurer ce que cette production rapporte. Les revenus globaux du secteur extractif ont atteint 5 846 198 315 dollars. Le minier en représente 5 611 897 295. Le pétrolier, 234 301 020, soit quatre dollars sur cent. Et la courbe descend : ces recettes étaient de 328 756 243 dollars en 2022, ce qui donne une chute de 28,73 % en un an, et de 240 901 733 dollars en 2021.

La production explique cette stagnation mieux que n'importe quel discours. Selon les statistiques de la Banque centrale du Congo reprises par l'ITIE, la RDC a produit 8,43 millions de barils en 2023, contre 8,16 millions en 2019 et 8,74 millions en 2020. En cinq ans, la courbe est plate. Ramenée à la journée, elle correspond à environ 23 000 barils, ce qui place le pays hors de tout classement mondial, qu'il s'agisse des réserves prouvées, de la production ou de la consommation. La valeur de cette production a été estimée à 654 millions de dollars en 2023, quand celle du cuivre, portée par la flambée des cours, atteignait 24 189 millions.

Le cadre légal n'est pourtant pas défavorable à l'État sur le papier. La loi n° 15/012 du 1er août 2015 portant régime général des hydrocarbures fixe, à son article 128, des taux planchers de redevance selon les zones fiscales : " Le contrat de partage de production ne peut fixer un taux inférieur aux minima ci-dessous ", soit 12,5 % en zone A, 11 % en zone B, 9,5 % en zone C et 8 % en zone D. L'article 129 y ajoute une redevance superficiaire annuelle de cent dollars par kilomètre carré en exploration et de cinq cents dollars en exploitation, auxquelles s'ajoutent la part de profit oil de l'État, celle d'excess oil et une série de bonus payables à la signature, au renouvellement et au premier baril. Ces taux ne rapportent que ce qu'un baril produit permet de prélever. Sans production, le meilleur code du monde reste une intention.

Un seul opérateur alimente aujourd'hui ce circuit : Perenco, à Muanda, dont la production varie selon l'entreprise entre 15 000 et 25 000 barils par jour, avec une moyenne de 19 500 sur les cinq dernières années. La comparaison la plus parlante se trouve de l'autre côté du fleuve : le même groupe, au Congo-Brazzaville, a franchi le cap des 85 000 barils quotidiens et annonce vouloir dépasser les 100 000. Deux pays voisins, un opérateur identique, un rapport de un à quatre.

Le trou noir des données

La partie la plus dérangeante du rapport ITIE ne concerne pas les montants, mais ce qui n'a pas été déclaré. Le Secrétariat général aux hydrocarbures n'a transmis qu'une déclaration partielle : il a rendu compte des seules recettes collectées par la Direction générale des recettes administratives, judiciaires, domaniales et de participations. Les paiements revenant directement au ministère des Hydrocarbures, eux, ne figurent nulle part. Le rapport les énumère : contribution à la banque de données, contribution à l'effort d'exploitation de la Cuvette centrale, contribution à l'Association des producteurs de pétrole africains, frais de formation des cadres congolais.

L'explication donnée aux réviseurs figure noir sur blanc dans la section 1.3.1.1 : " Le SGH confirme ne pas détenir les données relatives à ces recettes, précisant que la collecte et la gestion de ces fonds sont directement assurées par le Cabinet du Ministre. " Des obligations contractuelles payées par des opérateurs pétroliers, encaissées et gérées par un cabinet ministériel, sans que l'administration technique du secteur n'en connaisse le montant : c'est la définition d'une recette publique hors de portée du contrôle public.

Le brouillard ne s'arrête pas là. Faute de chiffres officiels, l'ITIE a dû reconstruire elle-même la valeur du pétrole congolais. " En l'absence de données officielles sur la valorisation de la production, le volume du pétrole produit a été valorisé et estimé sur la base du cours mondial moyen ", indique le rapport, qui recommande à la Banque centrale et au ministère de publier enfin la valeur monétaire réelle, calculée aux prix de vente effectifs. Le même procédé s'applique aux exportations, dont le volume est obtenu en divisant une valeur par un cours : d'où ce résultat impossible de 10 millions de barils exportés en 2023 pour 8,43 millions produits. Sur les paiements eux-mêmes, l'écart resté non réconcilié entre ce que les sociétés déclarent avoir versé et ce que l'État déclare avoir reçu s'élève à 7 813 946 dollars pour le seul secteur pétrolier.

Une réforme avait pourtant été engagée. En 2025, le ministère a ouvert un entrepôt de données censé rendre publiques les informations du secteur. L'ITIE en a évalué le contenu : " seuls les contrats et le registre des opérateurs sont disponibles ". Le répertoire pétrolier, les statistiques de production et d'exportation, les appels d'offres et les obligations des opérateurs sont, selon la formule du rapport, en cours de publication.

Deux appels d'offres, aucun baril de plus

L'histoire récente du secteur tient en deux tentatives manquées. En juillet 2022, le gouvernement met aux enchères 27 blocs pétroliers et 3 blocs gaziers, en promettant plus de 2 000 milliards de dollars de recettes. Le CNPAV relève que le Conseil des ministres n'avait validé que 16 blocs, sans qu'aucun document public n'explique l'extension, et que certains lots touchent des zones sensibles, aux abords du parc des Virunga ou à l'intérieur de la Cuvette centrale, l'un des principaux puits de carbone de la planète. La coalition cite aussi l'attribution envisagée à des sociétés sans expérience démontrée du secteur, Winds Exploration et Alfajiri Energy. Perenco, le seul opérateur en activité dans le pays, n'a pas soumissionné.

Le 14 octobre 2024, le ministre des Hydrocarbures Aimé Sakombi Molendo annonce l'annulation du processus. Les motifs officiels sont sans détour : offres irrecevables, dépôts tardifs, propositions irrégulières, défaut de concurrence. Sept mois plus tard, le 2 mai 2025, le Conseil des ministres est informé du découpage intégral de la Cuvette centrale en 52 nouveaux blocs, en plus de trois déjà attribués à la société COMICO, et un nouveau code pétrolier est annoncé. " En RDC, sur le pétrole, le gouvernement ne reculera plus ", déclarait le ministre à Jeune Afrique en juin 2025.

Entre-temps, la facture des décisions passées continue de courir. Le CNPAV chiffre à environ 910 millions de dollars le passif pétrolier de l'État, dont une condamnation arbitrale de 619,3 millions en faveur de DIG Oil et un accord de 240 millions au profit de Ventora, société affiliée à Dan Gertler. Le secteur qui a rapporté 234 millions en 2023 doit ainsi près de quatre fois cette somme au titre de contentieux hérités, une mécanique déjà observée dans les grands contrats miniers.

Ce que coûte le seul champ en activité

Reste Muanda, où le pétrole coule depuis trente ans. Début 2025, le gouvernement a commandé deux audits d'une durée d'un an : l'un, confié au cabinet britannique Alex Stewart International, porte sur les aspects techniques et opérationnels, y compris la vérification des volumes déclarés par Perenco ; l'autre, mené par Environmental Resources Management, porte sur l'impact environnemental. Leurs conclusions n'ont pas été rendues publiques à ce jour, alors que le ministre a évoqué une possible renégociation du contrat à leur lumière. Tant que ces rapports restent dans les tiroirs, le pays continue de facturer sa redevance sur des volumes qu'il ne contrôle pas lui-même.

La justice française, elle, avance. Saisi par les associations Sherpa et Les Amis de la Terre, le tribunal judiciaire de Paris a confirmé en octobre 2025 le renvoi de Perenco devant sa 34e chambre pour préjudice écologique, avec une audience attendue fin 2026 ou début 2027. Le dossier s'appuie notamment sur au moins 167 signalements de pollution recensés en quinze ans autour des installations de Muanda, avec des cas d'eau de boisson contaminée et une hausse des maladies respiratoires chez les riverains. Ce sera la première fois qu'une entreprise française répondra en France de dommages écologiques causés à l'étranger.

Il y a donc deux Congo pétroliers. Celui des conférences, qui compte en milliards de barils et en milliers de milliards de dollars. Et celui des documents, qui produit 23 000 barils par jour, encaisse 234 millions, ne publie ni la valeur réelle de sa production ni le détail des sommes versées à un cabinet ministériel, et paie 910 millions pour des contrats mal noués. Passer du premier au second ne demande pas d'abord des blocs supplémentaires. Cela demande de publier le répertoire pétrolier, les volumes vérifiés, les paiements ligne par ligne et les conclusions des audits déjà financés. Le reste est de la géologie, et la géologie attendra.

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