Les caniveaux curés et les avenues dégagées ont valu à la Task Force présidentielle des félicitations, jusqu'au sommet de l'État. Mais un balai n'est pas un budget, et une opération n'est pas une politique. Derrière l'image d'une capitale qui se nettoie se pose la question qui décidera de tout : existe-t-il un plan capable de durer au-delà des premières semaines, et surtout un financement pour le porter ? La réponse est plus complexe que les images du terrain, car deux logiques coexistent, une force d'urgence militarisée et un plan stratégique civil, et c'est leur articulation, et son argent, qui reste floue.

Deux dispositifs, deux logiques

Il faut d'abord distinguer ce que l'on voit de ce qui doit tenir. Ce que l'on voit, c'est la Task Force, créée fin mai par le président Félix Tshisekedi, placée sous son autorité directe et confiée au Service national du général Kasongo Kabwik. C'est une force d'accélération, faite de près de cinq mille bâtisseurs et de quelques dizaines d'engins, conçue pour produire vite des résultats visibles. Sa force est sa rapidité, sa faiblesse est qu'elle ne dit rien, à elle seule, de la collecte des déchets une fois les caméras parties.

Ce qui doit tenir, c'est un plan bien plus ancien et plus large. La ville a adopté en octobre 2025 le Plan stratégique d'assainissement durable, le PADKIN, prévu pour la période 2026-2028. C'est ce document, porté par l'exécutif provincial du gouverneur Daniel Bumba, qui est censé fournir l'ossature durable, quand la Task Force en est le bras rapide. La vraie question n'est donc pas de savoir si les bâtisseurs balaient, mais si ce plan est financé, et comment.

Un plan à 565 millions de dollars, et un pari

Sur le papier, l'ambition est chiffrée. Le PADKIN est doté d'un budget de cinq cent soixante-cinq millions de dollars sur trois ans, adopté lors d'un atelier tenu à l'ambassade des Pays-Bas, avec l'appui de cette dernière et de UN Global Compact en RDC. Ce montant recoupe l'ordre de grandeur avancé par les experts, qui estiment à près de cinq cents millions de dollars par an les besoins réels de l'assainissement d'une ville de plus de dix millions d'habitants. Autrement dit, le chantier est colossal, et son coût dépasse de loin ce qu'une opération de nettoyage, même spectaculaire, peut couvrir.

Le plan repose sur un pari, celui de transformer le déchet en économie. Selon la société qui l'a élaboré, C&S Expertise, le secteur pourrait générer jusqu'à un milliard huit cents millions de dollars de revenus et créer trente mille emplois, en s'appuyant sur des filières de recyclage, de compostage et de transformation énergétique. " Le secteur des déchets peut devenir rentable. C'est un modèle économique où chaque investisseur peut trouver sa place ", résume son directeur général, Junior Tshiteya. Le raisonnement est séduisant, mais il reste largement prospectif : entre l'ordure d'un caniveau de Masina et une filière de recyclage rentable, il y a des décharges à aménager, des usines à financer et des acheteurs à trouver, que ni les bennes ni le plan n'ont encore mis en place.

Qui paie, au juste ?

C'est ici que le montage devient sensible. Le PADKIN est conçu pour s'autofinancer, et une part de son budget doit venir des ménages eux-mêmes. " Une partie du budget sera couverte par les contributions hebdomadaires des ménages, entre cinq mille et dix mille francs, déjà pratiquées dans plusieurs quartiers de la capitale ", a expliqué la conseillère principale du gouverneur, pour qui les moyens existent déjà et il suffit de structurer ce que les habitants paient de toute façon pour leurs déchets.

L'affirmation mérite d'être pesée. Demander à chaque foyer entre cinq mille et dix mille francs par semaine, dans une ville où une grande partie de la population vit au jour le jour, revient à instaurer une contribution quasi fiscale sur un service public. La formule peut fonctionner si elle est équitable, transparente et effectivement reversée à la collecte, mais elle peut aussi peser lourdement sur les plus modestes, ou se dissoudre dans les circuits informels qu'elle prétend structurer. Faire financer l'assainissement par l'habitant n'est pas illégitime, à condition que l'habitant sache où va son argent, et qu'il voie sa rue restée propre en retour.

L'angle mort du salaire des bâtisseurs

Reste une inconnue que l'euphorie du lancement laisse dans l'ombre : qui paie les cinq mille bâtisseurs, combien, et pour combien de temps ? Ces jeunes, d'anciens kuluna réinsérés, sont déployés sous commandement du Service national, donc à la charge d'un budget public dont la ligne précise n'a pas été rendue publique. Or la pérennité d'une force tient d'abord à la régularité de sa solde. L'histoire récente invite à la prudence : dans le pays, des agents mobilisés pour des missions d'intérêt général, jusqu'aux soignants de la riposte contre Ebola, ont travaillé sans être payés pendant des semaines. Une force d'assainissement non payée se démobilise, ou se paie autrement sur le dos de ceux qu'elle croise.

Cette opacité rejoint un précédent documenté. Le programme des bâtisseurs du Service national existe depuis plusieurs années et a transféré des milliers d'anciens kuluna vers ses camps, sans que l'État en publie jamais un bilan chiffré et vérifiable. Déployer aujourd'hui cinq mille hommes sans préciser d'où vient leur solde, ni ce qu'a produit le dispositif jusqu'ici, expose l'opération au même reproche : celui d'un effort réel mais impossible à évaluer.

L'accélération ne remplace pas la structure

Les spécialistes de la ville l'ont dit dès la création de la Task Force. Le professeur Biey Makaly, de l'Université de Kinshasa, a résumé la limite en une formule : la Task Force " doit être un instrument d'accélération et non une solution unique ", et les universités doivent y être associées. La mise en garde vaut avertissement. Une force qui déblaie n'a de sens que si une structure prend le relais, avec des décharges gérées, une collecte régulière, une filière de traitement et un financement qui ne dépend pas du seul volontarisme présidentiel.

Le risque, sinon, est connu à Kinshasa, qui a vu défiler les campagnes de salubrité sans lendemain. Le plan existe, il est chiffré, il est ambitieux, et il s'adosse à des partenaires sérieux. Mais entre le document adopté à l'ambassade des Pays-Bas et le caniveau curé par un ex-kuluna, il manque encore la démonstration que l'argent suivra, que les ménages paieront sans être écrasés, et que les bâtisseurs seront rémunérés assez longtemps pour que la propreté devienne un état, et non un événement. La Task Force a réussi son entrée. Il lui reste à prouver qu'elle a, derrière elle, un plan financé et pas seulement une volonté affichée. C'est à cette aune, et non aux félicitations, que se mesurera son succès.

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