Le 31 mars 2026, au centre d'encadrement et d'instruction Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo de Kaniama Kasese, dans le Haut-Lomami, des jeunes en formation ont brisé les vitres, s'en sont pris physiquement au commandant du centre, puis ont brûlé les matelas sur lesquels ils dormaient. Un militaire a ouvert le feu. Six blessés, dont deux graves. C'est le Service national lui-même qui l'a écrit dans son communiqué, en attribuant la colère à " une fausse rumeur " portant sur une prime prétendument due et sur une prorogation de la durée de formation. L'auteur présumé des tirs a été déféré devant l'auditorat militaire de garnison de Kamina.
Le détail que le communiqué ne souligne pas se trouve à la fin de la dépêche de Radio Okapi. Le conseiller juridique et administratif du Service national, Gustave Kakala, y déplore un incident " survenu au moment où les bâtisseurs formés s'apprêtaient à quitter le centre ". Quatre-vingts jours plus tard, le 21 juin, six cents hommes venus de Kaniama Kasese atterrissaient à Kinshasa au terme de quatre rotations d'avion. Le 15 juillet, uniformes bleus et bottes jaunes, brosses et râteaux en main, ils lançaient les travaux d'assainissement de la capitale au boulevard Lumumba, à Masina-Pascal.
Personne, à ce jour, n'a dit publiquement s'il s'agit des mêmes hommes, ni s'ils ont été payés.
Le dispositif est né d'une ordonnance présidentielle créant une task force de salubrité et d'assainissement pour Kinshasa, placée sous l'autorité directe de Félix Tshisekedi. Elle est commandée par le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, qui dirige par ailleurs le Service national, structure paramilitaire créée en 1997 par Laurent-Désiré Kabila et rattachée à la présidence. Le 18 juin, en annonçant le déploiement, l'officier posait lui-même le critère du jugement. " Le problème, ce n'est pas l'effectif, mais l'efficacité des unités que nous avons. Vous le verrez dans les prochains jours, et vous nous jugerez sur les résultats. "
Les résultats, précisément, n'ont jamais été mesurés.
Les premiers transferts de kulunas vers Kaniama Kasese datent de novembre 2020. En mars 2021, 521 jeunes sont présentés au gouverneur de Kinshasa avant leur départ. En mai, une cinquième vague de 520 hommes rejoint 1 200 pensionnaires déjà sur place. En août, Kasongo Kabwik dénombre " autour de 2 100 " encadrés. En mai 2024, 325 nouveaux transferts. En décembre 2025, 153 interpellés de l'opération Ndobo. En février 2026, au moins 600 ex-combattants Mobondo, le centre ne recevant plus seulement des délinquants urbains. Six ans de rotations, et aucun total consolidé n'a jamais été publié.
Dans l'autre sens, une seule sortie est documentée. Le 14 avril 2024, 1 600 anciens kulunas rentrent à Kinshasa après deux ans de formation, parmi lesquels d'ex-miliciens Kamwina Nsapu. " Ils sont devenus de bons citoyens. Ils ne sont plus des Kuluna. Ils ont subi une transformation profonde ", déclare alors le commandant du Service national. Ils sont affectés à un atelier de menuiserie à N'Sele et à la réhabilitation de l'hôpital général de Kintambo. Deux ans plus tard, aucune étude, aucun rapport, aucun taux de récidive n'a été rendu public. Ni le ministère de la Justice, ni celui de l'Intérieur, ni le Service national n'ont produit le moindre suivi de cohorte.
Le seul indice publiquement disponible sur ce que deviennent ces jeunes vient d'un officier de police, et il n'est pas flatteur. Le 10 mars 2022, à Kikwit, le commissaire supérieur principal Odon Kashala, commandant urbain de la police nationale, décrivait à Radio Okapi une hémorragie. " Tous ceux de Kikwit qui étaient envoyés à Kanyama Kasese, les parents se sont arrangés pour les rapatrier ici à Kikwit. Leur retour entraîne la montée de la criminalité. Ils sont en train de commettre des bavures, de piller, de tuer et de voler. " Il citait le cas d'un jeune surnommé " 50 100 ", passé par le centre, arrêté le 1er janvier 2022, dont la famille avait financé le retour à moto depuis Mbuji-Mayi. Ces jeunes-là s'étaient échappés en cours de formation, ils n'en étaient pas les diplômés. La distinction compte, et c'est précisément la question à laquelle six ans d'archives publiques ne permettent pas de répondre.
Il y a plus embarrassant. Le fondement juridique du dispositif n'a jamais été cité par ceux qui l'appliquent. Interrogé le 13 août 2021, Kasongo Kabwik décrivait le mécanisme sans invoquer le moindre texte. " Je voudrais préciser ici que ces jeunes ne sont pas arrêtés pour être amenés en prison. Lorsque la police prend ces gens, ils sont mis à la disposition du service national pour un encadrement, c'est-à-dire que l'État a décidé d'encadrer ces jeunes gens parce que ça fait partie des prérogatives de l'État d'encadrer une certaine jeunesse qu'on trouve qu'elle commence à dévier. " Arrestation policière, remise directe à une structure paramilitaire, aucun juge entre les deux.
Un membre du gouvernement l'avait relevé à l'époque. Albert Fabrice Puela, alors ministre des Droits humains, a écrit à son collègue de l'Intérieur pour demander que la police cesse cette pratique, estimant qu'un procès devait précéder tout transfert à Kaniama Kasese et que le procédé allait à l'encontre du respect des droits humains. Réponse du commandant du Service national, le même jour. Il demandait au ministre à quel niveau se situerait la violation, celui du rassemblement, celui de l'évacuation ou celui de l'encadrement, avant de trancher, " mais déjà, je peux dire, moi je ne vois pas à mon niveau à quel point il y a violation des droits de ces jeunes gens ".
Que la plupart de ces jeunes n'aient jamais été jugés n'est pas une hypothèse. C'est le vice-Premier ministre de l'Intérieur, Jacquemain Shabani, qui en a livré la démonstration en dressant le bilan de l'opération Ndobo, le 7 janvier 2025, plus de 2 500 interpellations en un mois, 276 condamnations. Un sur neuf. Et le ministre ajoutait que d'autres avaient été relâchés faute de charges, s'étant " sûrement trouvés malheureusement dans les mauvais milieux où la police était en train d'opérer ".
Sur les méthodes, le Service national ne se cache pas. En août 2022, une vidéo montrant des pensionnaires fouettés a circulé. Kasongo Kabwik n'en a pas contesté l'authenticité, l'a datée de fin novembre 2020, et l'a défendue. " Étant des recrues, étant des débutants, il fallait les fouetter, il l'a fait de manière pédagogique, pas avec une mauvaise intention, il ne faut pas qu'on prenne ça dans le sens d'un traitement inhumain non. " Il revendiquait le caractère paramilitaire du centre pour légitimer les " punitions de corps ". Quatre ans plus tard, le 15 juillet 2026, Radio Okapi rapportait de Masina que " certaines vendeuses, mécontentes, dénoncent l'usage du fouet et demandent des espaces aménagés pour vendre ". La chicotte a quitté le centre de formation pour le boulevard Lumumba.
Le plus frappant reste ce que personne n'a écrit. Ni Human Rights Watch, ni Amnesty International, ni le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l'homme, dont le rapport annuel 2025 recense pourtant 6 169 violations en RDC, n'ont jamais publié sur Kaniama Kasese. La seule organisation à s'être exprimée en 2026 est la Fondation Bill Clinton pour la Paix, qui affirme, sans chiffrer ni nommer, que les tirs du 31 mars ont causé " de nombreux décès " et que les jeunes travaillaient " depuis 8 mois sans être payés ". Le Service national et Radio Okapi parlent, eux, de six blessés et d'aucun mort. L'auditorat de Kamina tranchera, s'il publie. En six ans, le principal dispositif congolais de mise à l'écart de jeunes non jugés est resté un angle mort du monitoring international.
Le bilan que le Service national met en avant, lui, est agricole. Mille tonnes de maïs il y a six ans, 16 000 pour la saison 2023-2024, une récolte de 40 000 tonnes lancée par le chef de l'État en personne le 30 mars 2026, un hôpital de 85 lits inauguré à Kaniama Kasese en mai, 450 bancs-pupitres livrés à l'ISTA. À Masina, des riverains applaudissent, l'un d'eux résumant à Radio Okapi que " avec leurs brosses en main, ils ont réussi à instaurer l'ordre et la propreté. Plus de marchés et plus d'embouteillages comme c'était le cas ".
Restent les questions que l'État seul peut trancher, et qui tiennent en une page. Qui finance la task force, la présidence ou l'hôtel de ville. Combien touche un bâtisseur, les 500 000 francs qui circulent dans la presse kinoise n'ayant été confirmés par aucun document. Sur quel texte repose l'envoi d'un homme non condamné dans un centre paramilitaire à 1 800 kilomètres de chez lui. Combien de jeunes sont passés par Kaniama Kasese depuis 2020, combien en sont sortis, combien ont recommencé. Et si les six cents hommes qui balaient Masina sont ceux qui, quatre-vingts jours plus tôt, brûlaient leurs matelas pour réclamer leur solde. Le commandant du Service national a dit qu'on le jugerait sur les résultats. Le premier de tous serait de les publier.
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Source : https://beto.cd/batisseurs-kinshasa-kaniama-kasese-bilan-kulunas-service-national/
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