Depuis l'annonce du dialogue national, tout le monde a parlé. L'opposition a posé ses conditions, les Églises ont défendu leur médiation, le porte-parole du gouvernement a cadré le processus. Un silence, pourtant, tranche avec ce vacarme : celui des plus puissants alliés du chef de l'État. Jean-Pierre Bemba, Vital Kamerhe, et jusqu'à sa chute Modeste Bahati Lukwebo, les poids lourds de l'Union sacrée, n'ont pas porté le dialogue. Leur mutisme n'a rien d'indifférent. Il se calcule.
La machine, elle, a bien fait du bruit. Le présidium de l'Union sacrée s'est réuni, a appelé à une mobilisation le 22 juillet pour " défendre les institutions " contre ce qu'il a qualifié de tentative de coup d'État attribuée au Rwanda et à l'AFC/M23. Le secrétaire général de l'UDPS, Augustin Kabuya, a salué l'initiative en renvoyant la suite à la responsabilité du président. L'appareil a parlé le langage du front national. Mais les barons, eux, ceux qui pèsent un électorat et nourrissent une ambition, sont restés prudents, à distance du micro.
Pour comprendre ce silence, il faut regarder ce qui se cache derrière le dialogue : la question que ces hommes redoutent, celle de la Constitution. Le débat sur une révision, voire un changement de la Loi fondamentale, empoisonne la majorité depuis des mois. Officiellement, le gouvernement présente la réforme comme une modernisation et l'a exclue du champ du dialogue. Mais dans les faits, le rendez-vous rouvre le même piège. Car si une nouvelle Constitution autorisant deux mandats de sept ans venait à passer, le chef de l'État pourrait, en théorie, se maintenir jusqu'en 2042. À cette date, Vital Kamerhe aurait 83 ans, Jean-Pierre Bemba 80. Leurs perspectives d'accéder un jour à la magistrature suprême seraient, selon la formule d'un député de la majorité, " définitivement dans leur dos ".
C'est là toute l'équation. Soutenir l'initiative présidentielle de révision, c'est signer l'effacement de sa propre ambition. S'y opposer, c'est risquer le sort de celui qui a osé. Ce sort a un nom : Modeste Bahati Lukwebo. Le patron de l'AFDC-A, l'un des piliers de la coalition, a rompu le silence au printemps 2026 : il s'est prononcé contre le changement de Constitution et a posé que tout dialogue supposait d'abord le retrait des troupes rwandaises du sol congolais. La réponse de sa famille politique a été immédiate et brutale. Une pétition a circulé contre lui, le Bureau du Sénat s'est désolidarisé de ses propos, des sénateurs de son propre groupe l'ont désavoué, et il a fini par démissionner de la deuxième vice-présidence du Sénat. Depuis, l'homme se fait, note la presse congolaise, " de plus en plus silencieux ". Sa mise à l'écart est l'avertissement que les autres ont lu.
Jean-Pierre Bemba a compris la leçon avant même de la subir. Vice-Premier ministre chargé des Transports, le chef du MLC avait, en décembre 2024 sur Top Congo FM, glissé une nuance : " Pour l'instant, on parle de révision. Qui a parlé de changement ? " La formule limitait le débat à quelques articles. Elle a été corrigée dès le lendemain : le MLC publiait un communiqué réaffirmant son " soutien total " à l'initiative présidentielle " visant la révision ou le changement de la Constitution ". En vingt-quatre heures, le parti avait aligné son chef sur la ligne du chef de l'État. Au sein même du MLC, la ministre d'État Ève Bazaiba apparaît désormais comme une figure de l'Union sacrée autant que du parti de Bemba.
Le cas de Vital Kamerhe est plus révélateur encore, car il a déjà payé. L'homme a perdu le perchoir de l'Assemblée nationale, qu'il présidait, avant d'y revenir en simple député, isolé dans une majorité dont il ne fixe plus les équilibres. La désignation de son successeur au perchoir s'est faite sans qu'il en soit l'initiateur, illustration d'un pouvoir présidentiel qui décide seul des équilibres de la coalition. Sur la Constitution, Kamerhe s'est tu, mais son jeune frère, le cadre de l'UNC Didier Kamerhe, a dit tout haut ce que l'aîné taisait : les défauts de la Constitution, avertissait-il, n'empêchent ni de reprendre Bunagana ou Masisi, ni d'instaurer l'État de droit ; et ceux qui voudraient prolonger le pouvoir devraient " marcher sur les cadavres de millions de Congolais ". Quelques mois plus tard, un communiqué signé de Vital Kamerhe lui-même jugeait au contraire la modernisation de la Constitution " une nécessité historique ", en soutien au président. Un député de l'UNC reconnaissait alors que la plupart des élus du parti appuyaient déjà le processus, " malgré le silence persistant de leur président ".
Un même dispositif se répète, d'un baron à l'autre. Le chef se tait ; un proche, un frère, un cadre, exprime la réserve qu'il ne peut plus formuler ; puis un communiqué officiel réaligne le parti sur le président. Le silence des grands alliés n'est donc pas un vide. C'est un espace occupé par le calcul : préserver sa place aujourd'hui sans renoncer tout à fait, demain, à défendre son avenir. Le dialogue, comme la révision qu'il pourrait rouvrir, est le miroir dans lequel ces hommes voient leur propre effacement, et devant lequel ils préfèrent, pour l'instant, ne rien dire.
Le silence de l'opposition ferait un titre. Celui de la majorité est un signal plus profond. Quand les alliés les plus puissants d'un président n'osent pas se prononcer sur sa grande initiative, cela dit moins de l'initiative que de celui qui tient désormais toutes les cartes. Ce mutisme n'est pas une approbation. C'est un calcul, et peut-être, déjà, une forme de résignation.
À lire aussi
The post Bemba, Kamerhe, Bahati : les dessous du silence des grands alliés de Tshisekedi autour du dialogue appeared first on BETO.
Source : https://beto.cd/rdc-dialogue-silence-allies-tshisekedi-bemba-kamerhe-bahati/
0 Commentaires