Le pétrole sort du sol de Muanda depuis un demi-siècle. Perenco, seul producteur du pays, y opère depuis 2001, à terre et en mer, dans la province du Kongo Central. Ce que ces décennies ont laissé au territoire tient dans une liste que personne ne conteste vraiment : des sols pollués, des rivières souillées, des torchères à quelques dizaines de mètres des maisons, et des habitants qui décrivent les mêmes symptômes depuis des années. Ce que ces décennies ont rapporté au pays, en revanche, personne ne le publie.
Le passif en repères
- 2001 : arrivée de Perenco à Muanda.
- 2013 : une commission gouvernementale constate une forte pollution des sols et un doublement des maladies respiratoires.
- 80 mètres : la distance entre une torchère et des habitations.
- 19 500 barils/jour : la moyenne de production sur cinq ans.
- 234 millions $ : les recettes pétrolières encaissées par l'État.
- 8 mai 2026 : barricades à Kitombe, champ sud paralysé.
Ce que la pollution fait aux gens
En janvier 2026, une équipe de Human Rights Watch a passé plusieurs semaines à Muanda et à Kinshasa, interrogé 45 personnes, résidents, travailleurs du pétrole, professionnels de santé, représentants du gouvernement et experts, et analysé des images satellites ainsi que des vidéos et photographies géolocalisées.
Les témoignages recueillis disent la même chose que ceux d'il y a dix ans. " Le pétrole se déverse dans les rivières où nous nous baignons ", rapporte un villageois de la zone de concession. Un homme d'une quarantaine d'années vivant près d'un Tank Farm décrit l'effet des torchères : " Lorsque le gaz est brûlé à la torche dans le Tank Farm, nos yeux nous brûlent et nous souffrons de maux de tête et de vertiges. " Le responsable du personnel de santé d'un hôpital local affirme que les villages dotés d'infrastructures pétrolières connaissent " des taux plus élevés de maladies respiratoires que les zones dépourvues de production pétrolière ".
Ces constats ne sont pas neufs. Des études indépendantes menées en 2013 et en 2025 ont documenté une contamination liée aux activités pétrolières, exposant les habitants à des gaz, des métaux lourds et des hydrocarbures. Surtout, en 2013, une commission d'enquête approuvée par le gouvernement congolais constatait une forte pollution des sols à Muanda et un nombre de cas de maladies respiratoires deux fois plus élevé depuis l'arrivée de Perenco en 2001. Elle recommandait alors de faire appliquer les lois environnementales et d'exiger une nouvelle étude d'impact. Treize ans ont passé.
Les torchères, et la distance qui les sépare des maisons
Le torchage, combustion contrôlée du gaz libéré lors de la production, se pratique sur cinq sites de stockage et de traitement de la concession, tous à proximité de communautés résidentielles. À un endroit, la torchère se trouve à moins de 80 mètres d'habitations. Une installation de traitement des déchets par combustion est établie à deux kilomètres d'un village, dont les habitants rapportent douleurs thoraciques et nausées.
Perenco affirme avoir cessé le torchage sur 220 points de la concession et coopérer avec les autorités pour le réduire davantage. Les communautés de Kitombe, elles, dénoncent un torchage permanent au Tank Farm.
Ce que cinquante ans rapportent à l'État
Le pays annonce 22 milliards de barils de réserves. Il a encaissé 234 millions de dollars de recettes pétrolières, chiffres établis par BETO dans son enquête sur les hydrocarbures. La production, elle, plafonne. Les volumes déclarés se situent de longue date entre 20 000 et 25 000 barils par jour. Interrogé par Mongabay, le porte-parole de Perenco a confirmé une variation entre 15 000 et 25 000 barils sur les cinq dernières années, soit une moyenne de 19 500 barils par jour, attribuant les écarts aux investissements et au déclin naturel des réservoirs matures.
Aucune donnée publique ne ventile les recettes pétrolières congolaises par opérateur ni par année. Ce que Muanda rapporte réellement au Trésor, personne à l'extérieur de l'administration ne peut le calculer. Et le directeur du Forum pour le développement durable, John Lufukaribu Toly, rappelle que les populations locales ne voient pas la couleur des retombées de près de cinquante ans d'exploitation.
L'instrument qui devait trancher, et qui ne sort pas
L'État a pourtant décidé de regarder. En décembre 2024, le gouvernement a commandé deux audits. Le ministère des Hydrocarbures a mandaté le cabinet britannique Alex Stewart International pour examiner la production sur les plans technique et opérationnel, et vérifier les volumes déclarés. La société Environmental Resources Management a reçu le mandat environnemental.
Dix-neuf mois plus tard, rien n'est sorti. Ni calendrier de publication, ni conclusions provisoires, ni données sur la qualité de l'air, des sols et de l'eau. En novembre 2025, la ministre en charge des Hydrocarbures a annoncé la prolongation d'un an du contrat, sans en expliquer le motif. Le coût des deux audits et les montants versés aux cabinets ne sont pas publics.
Interrogé par Mongabay, le porte-parole d'ERM a refusé tout commentaire, invoquant la confidentialité. Human Rights Watch a écrit au gouvernement en mai 2026 pour demander l'accès à l'audit environnemental : aucune réponse. Les ministères de l'Environnement et des Hydrocarbures n'ont pas davantage répondu à ses questions sur la surveillance environnementale.
" Le gouvernement congolais devrait immédiatement publier les conclusions provisoires de l'audit environnemental portant sur la concession de Perenco et divulguer toutes les données de surveillance environnementale ", demande Agathe Bounfour, chercheuse principale sur les combustibles fossiles à Human Rights Watch.
Ceux qui regardent quand même
À Kitombe, village du territoire de Muanda, les habitants ont cessé d'attendre. Le vendredi 8 mai 2026, ils ont érigé des barricades sur les axes menant aux installations de Perenco, plaçant troncs d'arbres et obstacles au niveau de la rivière Ruinga. Les activités du champ pétrolier de la zone sud ont été paralysées, l'entreprise a suspendu temporairement ses opérations.
Ils dénoncent la pollution des terres et des eaux, la baisse de la pêche et de l'agriculture, l'absence de réponses. Ils réclament un accès stable à l'électricité, des emplois pour les jeunes du village, l'implication directe de la direction générale de Perenco RDC, et réparation pour l'incident environnemental du 12 avril 2025.
Le blocage est venu un mois après la mobilisation " Stand up Muanda " du 10 avril, où un mémorandum avait été remis aux autorités et à l'entreprise. La coalition " Notre Terre sans pétrole ", dont l'ONG FORED est membre, soutient ces revendications.
À Paris, le tribunal civil est saisi depuis novembre 2022 d'une action des ONG Sherpa et Les Amis de la Terre France, soutenues par Environmental Investigation Agency, qui demandent que Perenco réponde des dommages environnementaux causés en RDC. Une juridiction étrangère instruit donc un dossier dont l'audit congolais n'est jamais sorti.
Ce que répond Perenco
L'entreprise conteste le tableau. En réponse aux questions de Human Rights Watch, elle a nié que ses activités " puissent entraîner une pollution de l'air, du sol et de l'eau ou des problèmes de santé aigus néfastes ", jugé les études scientifiques menées sur le site méthodologiquement inadéquates, et fait valoir ses investissements dans la prévention de la pollution et le développement local, notamment dans la santé.
Elle n'a pas répondu aux questions sur la surveillance des polluants ni à la demande de partage des données de surveillance.
Devant Mongabay, un porte-parole avait reconnu que des incidents environnementaux s'étaient produits par le passé, tout en les qualifiant de " très localisés, mineurs et peu nombreux ", et signalé des actes de malveillance sur les oléoducs, systématiquement portés à la connaissance des autorités locales. Perenco indiquait alors avoir " été informée des audits en décembre 2024 " et s'engageait à " collaborer avec le ministère tout au long du processus ".
Le passif, en creux
Un demi-siècle d'exploitation a produit des sols contaminés, des torchères à 80 mètres des habitations, une commission d'enquête en 2013 restée sans suite, deux études indépendantes convergentes, et une population qui bloque les routes pour se faire entendre.
Il n'a pas produit de mesure officielle de la pollution. Ni de bilan des recettes par opérateur. Ni de calendrier de dépollution. Ni de réponse aux courriers.
Le directeur de la division Afrique centrale de Human Rights Watch, Lewis Mudge, résume l'obligation qui pèse sur l'État : " Le gouvernement congolais doit faire preuve de transparence quant aux niveaux de pollution pétrolière afin de respecter ses obligations en matière de droit à la santé et d'appliquer pleinement ses lois. " Le passif environnemental de Muanda existe depuis cinquante ans. Ce qui manque, c'est le document qui le chiffre.
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Source : https://beto.cd/perenco-muanda-audit-environnemental-non-publie/
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