Le décor était favorable. À N'Djamena, les 15 et 16 juillet 2026, au Forum africain de l'eau et de l'énergie organisé par le Tchad et la Banque mondiale sous le titre " De la Vision à l'Action ", Félix Tshisekedi a fixé un cap. Porter, d'ici 2035, le taux d'accès à l'eau potable à 60 %, celui de l'assainissement à 50 %, et équiper 80 % des écoles et centres de santé. Le chef de l'État a plaidé pour que l'Afrique fabrique elle-même ses " tuyaux, pompes, compteurs, équipements de traitement, systèmes d'irrigation ". L'ambition est juste. Le problème est ailleurs, et il est vertigineux, personne ne sait avec certitude d'où part la RDC.
Commençons par le paradoxe que tout le monde connaît. Le fleuve Congo déverse environ 40 000 mètres cubes par seconde dans l'Atlantique, ce qui en fait le deuxième exutoire d'eau douce de la planète derrière le seul Amazone, selon une étude parue en 2023 dans une revue du groupe Nature, cosignée par le chercheur congolais Raphaël Tshimanga. La RDC concentre à elle seule près de 23 % des ressources en eau douce renouvelables internes du continent, d'après la base AQUASTAT de la FAO, soit près de trois fois plus que le deuxième pays africain. Et pourtant, selon la Banque mondiale citant les données conjointes de l'OMS et de l'UNICEF, environ 70 millions de Congolais, soit 64 % de la population, n'avaient pas accès à un service d'eau élémentaire en 2024. En milieu rural, la part de la population disposant d'une eau gérée en toute sécurité tombe à 0,5 %. Le pays du deuxième fleuve du monde compte la plus grande population privée d'eau d'Afrique subsaharienne.
Le prix se paie en vies. Le choléra a fait 2 070 morts pour 71 200 cas en 2025, selon un bilan de l'OMS relayé en mars, et l'UNICEF a qualifié cette flambée de pire épidémie depuis vingt-cinq ans. En 2026, la RDC restait, au 31 mai, le premier pays de la région Afrique de l'OMS pour le choléra, avec 28 567 cas et 815 décès, la transmission se concentrant, note l'organisation, dans les communautés riveraines des lacs de l'Est " où l'accès à l'eau potable est insuffisant ". Pire, le pays recule. La proportion de Congolais disposant d'un service d'eau au moins élémentaire est passée de 37,5 % en 2000 à 35,7 % en 2024, pendant que la population doublait.
C'est ici que le dossier bascule, car ces chiffres eux-mêmes sont bâtis sur du sable. Le taux de 35,7 % n'est pas une mesure mais une extrapolation, la dernière enquête intégrée remontant à 2020, au point que les valeurs rurales sont rigoureusement identiques pour 2022, 2023 et 2024. Or une mesure de terrain existe désormais, l'enquête démographique et de santé de 2024-2025, dont l'UNICEF tire un tout autre résultat, 43 % de la population utilisant au moins un service élémentaire, ce que l'agence qualifie de taux le plus bas d'Afrique. Sept points d'écart entre deux chiffres officiels pour la même période. Passer à 60 % en 2035 signifie donc gravir soit vingt-quatre points, soit dix-sept, selon la source que l'on retient.
Le désordre statistique ne s'arrête pas là, et il touche au récit national lui-même. On répète partout, jusqu'au sommet de l'État, que la RDC détiendrait " 52 % des réserves d'eau douce de l'Afrique ". En remontant la chaîne, ce chiffre figure dans un document de la Banque mondiale de décembre 2025, qui l'attribue en note à une étude de 2015 du Natural Resource Governance Institute, une organisation spécialisée dans la gouvernance des industries extractives. Surtout, la grandeur invoquée, les " réserves d'eau douce ", ne correspond à aucun indicateur publié par la FAO, l'ONU-Eau ou l'Organisation météorologique mondiale. Le pays défend une ambition réelle avec un pourcentage qui ne mesure rien, alors que le chiffre vérifiable, 23 %, suffirait amplement à sa cause.
L'électricité offre le même vertige. La Banque mondiale situe le taux d'accès national à 22,5 % en 2024, avec 1 % en milieu rural, valeur inchangée depuis 2019. L'Agence internationale de l'énergie évoquait, dans son dernier rapport consacré au pays, moins de 10 %. Et l'institut français Ifri actait l'an dernier un écart officiel allant " de 7,4 % pour l'ARE jusqu'à 21,5 % pour d'autres sources ". Selon qui compte, un Congolais sur treize ou un sur quatre a du courant.
Quant à Inga, le mythe résiste aux faits. Le fameux potentiel de 44 000 mégawatts est un chiffre de la Banque africaine de développement daté de 2013, et il désigne le site entier, pas le projet. Inga 3, tel que le décrit la Banque mondiale en juin 2025, pèserait entre 2 000 et 11 000 mégawatts selon le design retenu. Sur le terrain, Inga 1 et Inga 2 totalisent 1 775 mégawatts installés, dont la disponibilité réelle fait débat, la Banque mondiale évoquant 80 % de la capacité quand l'Ifri retient 1 200 mégawatts, sans qu'aucun décompte turbine par turbine ne soit public. Le programme approuvé en juin 2025 démarre par une première tranche de 250 millions de dollars qui ne construit aucun barrage, et l'institution prévient que " les travaux préparatoires et la construction prendront environ une décennie ".
Reste la vraie explication, moins spectaculaire que le fleuve, l'argent. La RDC consacre 0,23 % de son budget national à l'eau, à l'hygiène et à l'assainissement, contre 7,31 % à la santé, et seuls 20,5 % des dépenses inscrites entre 2017 et 2021 ont été exécutées, contre 72 % ailleurs, relève la Banque mondiale, qui juge " très peu probable " que le pays atteigne l'objectif d'accès universel. Le premier mauvais payeur est l'État lui-même. Devant les députés, le directeur général de la REGIDESO, David Tshilumba, a chiffré la dette publique envers son entreprise à 598 millions de dollars au 31 mai 2025, pour une facturation d'environ six millions par mois sans contrepartie, la consommation de l'État représentant près de 40 % du chiffre d'affaires. " Du temps du Maréchal Mobutu, la RDC payait à la REGIDESO, depuis les années 70 jusqu'au début des années 90, cinq millions de dollars par mois ", rappelait-il, avant de résumer l'injustice, " ce sont les pauvres et la classe moyenne qui continuent à financer ceux qui ont pourtant un niveau de vie supérieur ".
Côté courant, le constat est jumeau. Le directeur général de la SNEL, Teddy Lwamba, décrivait en mai devant l'Assemblée nationale un secteur pris de vitesse par les mines, " nous avons 5 000 mégawatts de demande en grande consommation en secteur minier, qui crée ce gap de presque 2 500 mégawatts de besoins supplémentaires ". Le pays qui rêve d'exporter son électricité n'en produit plus assez pour ses propres usines.
L'objectif de 60 % n'est d'ailleurs pas neuf, la Première ministre Judith Suminwa l'avait déjà porté en avril à Washington, sous le nom de Pacte présidentiel pour l'eau, chiffré à 20 milliards de dollars. Neuf ans, vingt points à gravir, 0,23 % du budget et un taux d'exécution d'un cinquième. Avant de savoir où la RDC veut aller, il faudrait qu'elle sache où elle est. Dans ce pays qui possède le deuxième fleuve du monde, la ressource la plus rare n'est pas l'eau. C'est le chiffre juste, et l'État qui paie sa facture.
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Source : https://beto.cd/eau-rdc-60-pourcent-2035-chiffres-chateau-deau/
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