Un chiffre est sorti le 24 juillet au détour d'un compte rendu d'audience : 109 décès maternels dits évitables enregistrés en Ituri depuis le début de l'épidémie d'Ebola. Il est apparu dans une dépêche de Radio Okapi consacrée à l'audience accordée le 22 juillet à Bunia, par le gouverneur de province, au représentant résident du Fonds des Nations unies pour la population, Alain Akpaki. Le même jour, le Centre d'opérations d'urgence de santé publique publiait son rapport de situation numéro 070, arrêté au 23 juillet, qui portait le bilan de la dix-septième épidémie à 2 973 cas confirmés et 1 309 décès confirmés, pour une létalité de 44,0 %. Les 109 ne figurent dans aucun de ses tableaux. Faute de ventilation, on ignore aussi combien de ces 109 décès sont déjà comptés parmi les 1 309.

Le chiffre arrive sans dossier derrière lui. Radio Okapi ne l'attribue à aucun organisme : ni au système national d'information sanitaire, ni à la division provinciale de la santé, ni à l'UNFPA, dont le représentant est cité juste après sans le reprendre à son compte. Aucune période de référence plus précise que le début de l'épidémie, aucune ventilation par zone de santé, aucune méthode de comptage, aucune distinction entre les femmes mortes du virus et celles mortes de n'avoir pas été soignées. Un mois plus tôt, le 26 juin, l'UNFPA avançait un autre ordre de grandeur, adossé aux données nationales : le taux de mortalité maternelle avait doublé en Ituri depuis le 25 mai, avec plus de six décès enregistrés par semaine en moyenne. Les deux séries ne se recoupent pas d'elles-mêmes, et rien dans les sources publiques ne dit si le rythme s'est accéléré ou si les périmètres diffèrent.

Le mécanisme, lui, est documenté depuis juin. " La plupart du temps, on ne leur fait plus confiance (aux équipes de santé), ou bien ces établissements ne sont plus sûrs. Nous constatons déjà les conséquences de cette situation : le taux de mortalité maternelle dans la région la plus touchée par l'épidémie d'Ebola a doublé depuis le 25 mai ", déclarait le 19 juin la représentante adjointe de l'UNFPA en RDC, Noemi Dalmonte, lors d'un point de presse des Nations unies à Genève. L'agence estime à environ 63 700 le nombre de femmes enceintes dans les zones affectées et dit avoir déployé plus de 150 sages-femmes dans 29 zones de santé de l'Est. Son appel de 17,1 millions de dollars pour la riposte était financé à 9 % fin juin. Reçu à Bunia le 22 juillet, Alain Akpaki a parlé de dispositif, pas de bilan. " Nous sommes très concentrés sur cette question, et surtout le déploiement massif des sages-femmes. Nous avons rassuré Son Excellence que, en collaboration avec tous nos partenaires, nous pouvons augmenter le déploiement des sages-femmes pour que vraiment la continuité des services puisse être assurée ", a-t-il dit.

Trente accouchements par mois là où il y en avait cent trente

L'effondrement se mesure au plus près du terrain. À Bunia, le nombre d'accouchements assistés en milieu médical est passé d'une moyenne de 130 à 30 par mois, selon l'UNICEF, dont le directeur régional pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre, Gilles Fagninou, était en mission dans la province les 9 et 10 juillet. Dans le territoire de Djugu, neuf des douze postes de santé de l'aire de santé Héritage, dans le groupement de Limani, ne fonctionnaient plus à la mi-juillet, selon des chefs coutumiers cités par Radio Okapi le 15 juillet.

" Aujourd'hui, on a l'impression que nous nous concentrons beaucoup sur Ebola et que nous oublions un tout petit peu les autres domaines dans lesquels des progrès avaient été enregistrés. Si on continue comme ça, nous risquons de reculer sur d'autres fronts ", avertissait Gilles Fagninou le 9 juillet à Bunia. Le lendemain, au terme de sa mission, il revenait sur les chiffres de la ville : " Il est important qu'on revoie bien ces statistiques et qu'on se pose des questions de continuité de services, de s'assurer que les services dont les enfants ont besoin, dont les femmes ont besoin, dont la communauté a besoin, aujourd'hui on ne peut pas laisser tomber, on risque de régresser. " L'agence appelait le même mois à maintenir la vaccination de routine et le suivi des grossesses. Elle n'a publié aucun taux de couverture vaccinale, ni avant l'épidémie ni depuis.

L'État nomme le problème et ne le mesure pas

Le rapport du 23 juillet liste douze défis. Le douzième, le dernier, tient en trois colonnes et une ligne. Défi : " Continuité des services essentiels (CEHS) compromise ". Impact : augmentation de la mortalité indirecte, non-Ebola. Action requise : " Mise en œuvre effective de la gratuité des soins, renforcement CEHS ".

Ce que le document ne contient pas est plus parlant. Les rapports de situation publient chaque jour un tableau des cas par zone de santé, un tableau des alertes, un tableau du suivi des contacts, un tableau d'occupation des lits, un tableau du personnel de première ligne infecté. Le pilier consacré à la continuité des services essentiels tient, dans le rapport du 23 juillet comme dans celui du 21, en une ligne : " Ituri : poursuite de supervision de zone de santé. " Pas de cible, pas d'indicateur, pas de série. Le nombre de structures fermées, celui des accouchements manqués, celui des enfants non vaccinés ne sont suivis nulle part dans le dispositif officiel. L'épidémie compte ses morts, zone de santé par zone de santé ; ce qu'elle tue autour d'elle n'a pas de compteur.

La gratuité décrétée le 19 juin, encore réclamée le 23 juillet

Le levier existe pourtant, et il a été actionné. Le 19 juin au soir, à Bunia, le ministre de la Santé publique Samuel Roger Kamba annonçait la gratuité des soins dans les structures sanitaires de l'Ituri pendant toute la durée de la riposte, paludisme et maladies courantes compris, et le doublement des primes des prestataires. Il visait un comportement précis. " Une des faiblesses de toutes les ripostes, c'est que les structures, notamment les structures privées, ont tendance à garder les malades parce que les malades payent. C'est souvent trop tard qu'on nous dit maintenant, ok, va maintenant à l'hôpital ", expliquait-il alors.

Cinq semaines plus tard, le rapport du 23 juillet réclame toujours la mise en œuvre effective de cette gratuité. L'adjectif dit l'écart entre l'annonce et son application. Aucun bilan public ne précise combien de structures ont été remboursées, pour quels montants, ni combien de patients ont été pris en charge à ce titre depuis le 19 juin. Aucune source publique ne documente son application dans les zones rurales de Djugu, d'Irumu ou de Mambasa, celles-là mêmes où les postes de santé ferment.

Le 10 juillet, l'UNICEF demandait qu'on revoie ces statistiques. Soixante-dix rapports de situation ont été publiés depuis la déclaration de l'épidémie, le 15 mai. Aucun ne donne le nombre de structures de santé fermées, le nombre d'accouchements assistés dans les zones touchées, ni le nombre de doses de vaccination de routine administrées. Tant que ces lignes n'existent pas, les 109 resteront un chiffre isolé, sorti d'une audience, que personne ne peut ni vérifier ni contester.

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