Dans une ville où la majorité des habitants vivent avec quelques centaines de francs par jour, mourir est devenu un luxe. À Kinshasa, un enterrement même modeste coûte entre 2 000 et 2 500 dollars, davantage que trois années de revenu pour une personne vivant sous le seuil de pauvreté. Mais l'argent n'est que la moitié du problème. Dans une capitale de quinze à dix-huit millions d'âmes, où l'on compte chaque jour plusieurs centaines de décès, une autre question, plus vertigineuse encore, se pose désormais aux familles : où enterrer les morts ? Les cimetières sont pleins, refoulés aux confins de la ville, et personne ne sait combien de places il reste.
Voici, poste par poste puis d'un bout à l'autre de l'agglomération, ce que coûte et ce que révèle un dernier adieu dans la capitale congolaise. Une précision de méthode d'abord : les prix qui suivent s'étalent sur plus d'une décennie, à lire chacun à son année, le franc congolais étant passé d'environ 920 pour un dollar en 2014 à près de 2 800 en 2024, avant de refluer autour de 2 300 à la mi-2026.
Le compteur de la morgue
Le compteur commence dès le décès. À la morgue, la conservation se paie à la journée, et l'addition grimpe pendant que la famille réunit l'argent. Au centre hospitalier de Ngiri-Ngiri, le tarif est passé à 25 000 francs par jour en 2024, soit environ 9 dollars, contre 10 000 à 13 000 francs avant rénovation. " Aujourd'hui il faut payer 25 000 francs par jour. On ne peut rien parce que c'est le prix à payer ", expliquait alors le médecin directeur, le docteur Gilbert Malengo, à l'Agence congolaise de presse, justifiant la hausse par le carburant des groupes électrogènes qui alimentent les chambres froides. À cela s'ajoutent la toilette et l'habillage du corps, jusqu'à 300 ou 400 dollars pour un costume complet, l'embaumement, le certificat de décès autour de 10 dollars, et les pourboires aux agents, ces " madesu ya bana ", littéralement les haricots des enfants, qui accélèrent les démarches.
Le problème dépasse le seul portefeuille. Kinshasa compte une trentaine de morgues, publiques aux deux tiers, jugées " quantitativement et qualitativement insuffisantes " par les géographes de l'Université pédagogique nationale, qui ont consacré une étude à cette " industrie de la mort " en 2025. Certaines reçoivent " deux à trois fois plus de dépouilles que leurs capacités ", au point d'y coucher deux corps par tiroir. Le froid coûte cher à produire dans une ville où le courant est capricieux, et chaque coupure raccourcit le délai avant que les familles ne soient rappelées à l'ordre.
Car le temps presse. La loi impose l'inhumation dans les dix jours, mais beaucoup n'y parviennent pas. En avril 2024, l'Inspection générale de la santé recensait 2 287 corps abandonnés dans les morgues de Kinshasa, faute de paiement. Certains repartent enterrés par le service social de l'Hôtel de ville et la Croix-Rouge, dans l'anonymat des indigents. D'autres attendent des semaines, le temps qu'un virement de la diaspora arrive, ou qu'une parcelle soit vendue.
Le cercueil, le corbillard et la longue route de l'est
Vient ensuite le cercueil, dont le prix va du simple au décuple. Comptez de 250 dollars pour une entrée de gamme à plus de 1 000 dollars pour un modèle importé, les fourchettes relevées entre 2016 et 2020 montant jusqu'à 1 200 dollars pour les bois nobles fabriqués à Kimbanseke, et jusqu'à 2 000 dollars et plus pour les modèles de prestige baptisés du nom de célébrités. Le corbillard, lui, se loue entre 100 et 300 dollars pour conduire le défunt de la morgue au lieu de veillée, puis au cimetière. Les familles les plus démunies renoncent au corbillard et transportent le corps dans un minibus ordinaire, ces " 207 " que Kinshasa surnomme, avec un humour amer, les " Esprit de mort ".
Encore faut-il rejoindre le cimetière, et c'est là qu'une géographie nouvelle s'impose. Les grands cimetières historiques, ceux de la Gombe, de Kintambo, de Kinsuka, ont été fermés il y a des décennies, rattrapés par la ville qui a poussé tout autour. Les inhumations se sont alors repliées vers les deux lisières de l'agglomération. À l'est, vers la commune de la Nsele et l'axe de Kinkole, où s'alignent les nécropoles ouvertes dans les années 2010, comme Entre Ciel et Terre. À l'ouest, vers Mont-Ngafula, Mbenseke, Mingadi, et parfois au-delà même des limites de la province, dans le territoire voisin de Kasangulu, au Kongo-Central. Enterrer un proche, aujourd'hui, c'est souvent l'emmener à des dizaines de kilomètres de chez lui.
Ce déplacement a transformé le rite en expédition. L'étude de 2025 le note : les enterrements se concentrent le week-end, un choix dicté par la disponibilité des proches, mais aussi par la fluidité des artères qui mènent aux cimetières. Le samedi, donc, de longs cortèges s'ébranlent depuis les communes du centre et remontent le boulevard Lumumba vers l'est, klaxons et fanions, bus loués et voitures particulières, dans un ballet qui épaissit les embouteillages déjà légendaires de la capitale. Il faut compter la matinée pour un aller-retour, l'essence, la patience, et souvent un second véhicule pour transporter le clan. Le dernier voyage du défunt est aussi le plus long, et la famille en paie le carburant.
Deux Kinshasa, deux adieux
Le même deuil ne coûte pas le même prix selon le quartier où l'on meurt. Dans une commune populaire comme Ngaba, on enterre au plus juste. Le corps part souvent dans un minibus, faute de corbillard, le cercueil vient des menuisiers de Kimbanseke, et la fosse se creuse dans un cimetière municipal, pour cent à deux cents dollars, la centaine des fossoyeurs en sus. La salle de deuil est modeste, quand ce n'est pas la cour de la parcelle familiale, avec ses bâches, ses chaises en plastique empruntées et sa sono poussée jusqu'au matin. Même ainsi, l'addition franchit vite le millier de dollars, et l'on s'endette pour tenir le rang. " La salle nous a coûté 520 dollars ", témoignait Martine Mujinga, dont la famille avait déjà tout donné pour la veillée d'une proche.
Vers la Gombe, l'adieu change d'échelle. La salle se loue jusqu'à 5 000 dollars dans les quartiers huppés, le corps repose dans un funérarium climatisé, et la sépulture se choisit dans une nécropole privée comme Entre Ciel et Terre, à la Nsele, où une concession atteint le même montant, quand ce n'est pas davantage pour un emplacement de premier rang. Là où la famille de Ngaba compte ses billets, celle de la Gombe commande un mausolée à un architecte. Un point les réunit pourtant : l'État se sert au passage. " Pour chaque corps exposé, l'État prélève 20 dollars ", confirmait le gestionnaire d'une salle de Matete.
Entre ces deux mondes, toute une chaîne prend sa marge. Les pompes funèbres alignées aux portes de l'ancien hôpital Mama Yemo vendent cercueils et prestations, et des commissionnaires s'y intercalent qui, selon Paty Mamba, copropriétaire de l'entreprise Michaux Mazingo, multiplient par deux ou trois le prix des cercueils et des accessoires. Les menuisiers de Kimbanseke fabriquent, les fossoyeurs creusent, les loueurs de chaises, de tentes et de sonorisation facturent, les groupes folkloriques et les fanfares se paient en billets et en casiers de boissons, et les usuriers, enfin, prêtent aux familles à des taux qui atteignent 50 pour cent.
Une ville qui n'a plus de place pour ses morts

Derrière chaque enterrement se cache une équation démographique que personne, à Kinshasa, ne maîtrise plus. La capitale abriterait entre quinze et dix-huit millions d'habitants, selon que l'on retienne l'estimation des sources congolaises ou celle des organismes internationaux, et elle grossit de près de cinq pour cent par an. Les géographes de l'Université pédagogique nationale retiennent un taux de mortalité de l'ordre de 12,6 pour mille, soit, selon eux, plus de 400 décès par jour. D'autres hypothèses, appliquées à une population de dix-sept millions, situent le nombre de morts entre 400 et près de 600 par jour, c'est-à-dire de 145 000 à plus de 200 000 par an. Autant de corps à enterrer, chaque année, dans une ville qui a cessé d'ouvrir de nouveaux cimetières.
Le résultat est une saturation généralisée, et parfois un scandale. Les cimetières officiellement fermés continuent d'accueillir des corps, par superposition, de nouveaux défunts inhumés au-dessus d'anciennes sépultures dont les traces s'effacent. En février 2026, la commission de l'Assemblée provinciale chargée de l'aménagement du territoire a livré un chiffre qui a saisi la ville : au seul cimetière de Kintambo, créé en 1954 sur près de cinquante hectares et théoriquement fermé depuis des décennies, plus de 123 200 sépultures ont disparu, effacées par les inhumations successives. " Les inhumations se sont faites par superposition, enterrant de nouveaux corps au-dessus d'anciennes tombes. Aujourd'hui, plus de 123 200 corps sont devenus introuvables ", a résumé le député provincial Steve Mulumba Kongolo, qui présidait la mission. Des maisons d'habitation ont même été bâties à l'intérieur du périmètre.
Le constat de cette mission dépasse Kintambo. " À 80 pour cent, les cimetières de la ville de Kinshasa n'ont pas de documents administratifs complets et n'ont pas suivi la démarche requise ", a déclaré le même élu, décrivant deux à trois corps superposés sur une même concession et la règle coloniale des cinquante centimètres entre deux tombes allègrement ignorée. Car le secteur est régi par des textes qui datent de 1909 à 1914, l'époque de l'État indépendant du Congo et du début de la colonie belge. Un cadre juridique fossile pour une métropole du XXIe siècle.
Les habitants, eux, vivent cette saturation comme une blessure. " Créer des espaces entre deux caveaux pour y enterrer d'autres corps, c'est indigne. Nos parents méritent le respect, même après la mort ", s'indignait Chantal, une habitante de Matete. " Personne n'enterre un proche de gaieté de cur. C'est inconcevable que des cimetières déjà pleins continuent à recevoir des corps ", renchérissait Reddy, père de famille à Lemba. À la colère morale s'ajoute un péril sanitaire, rappelé par des spécialistes de l'environnement : ces sites surchargés, souvent installés sur des collines fragiles et poreuses, menacent les nappes phréatiques qui alimentent une partie de la ville.
La réponse politique existe, sur le papier. Le 23 juin 2026, Steve Mulumba Kongolo a déposé à l'Assemblée provinciale un projet d'édit destiné à réglementer morgues, funérailles et cimetières, et à remplacer enfin les textes d'avant l'indépendance. " Si les mesures sont prises dans les deux ou trois mois, la situation peut s'améliorer ", veut croire le député, qui qualifie l'état actuel du secteur de " catastrophique ". En attendant, aucune solution structurelle n'a émergé. Kinshasa n'a pas de crématorium, la crémation restant marginale dans une société où l'inhumation est la norme. Un temps, sous un précédent gouverneur, on avait tenté d'acheminer les corps directement de la morgue au cimetière pour comprimer les coûts. La mesure n'a rien réglé. Et la question la plus simple reste sans réponse : personne, à l'Hôtel de ville comme à l'Assemblée, n'a pu dire combien la capitale compte exactement de cimetières, ni combien de places il leur reste.
Trois ans de salaire pour un adieu

Au bout du compte, un enterrement modeste revient à 2 000 ou 2 500 dollars, un enterrement standard de 2 500 à 5 000 dollars, et un enterrement haut de gamme peut dépasser 10 000 dollars. Rapporté aux revenus, le poids est écrasant. Selon la Banque mondiale, 73,5 pour cent des Congolais vivaient en 2024 sous le seuil de 2,15 dollars par jour, soit environ 785 dollars par an. Le premier des adieux, le plus économe, représente donc plus de trois années entières de ce revenu. Pour un employé qui gagne 100 à 200 dollars par mois, l'issue est connue : on vend une parcelle, on s'endette, on attend un renfort de la diaspora, ou l'on abandonne le corps à l'État.
Le paradoxe, plusieurs voix congolaises le pointent depuis des années : des familles économisent pour des obsèques en fanfare après avoir manqué d'argent pour soigner le défunt de son vivant. La levée de deuil, quarante jours plus tard, est souvent la plus grande fête de toutes, avec ses uniformes en pagne, ses t-shirts à l'effigie du disparu et son cahier de cotisations. On se ruine pour l'honneur, et l'on appelle cela le respect.
Ce renversement, un grand-père l'a dit mieux que personne, en 2014, devant la dépouille de son petit-fils de 19 ans. " La famille n'avait déjà pas de quoi te soigner de ton vivant, où allons-nous trouver de l'argent pour organiser tes funérailles afin de t'offrir un enterrement digne ? " À Kinshasa, la mort ne clôt pas les difficultés d'une vie. Elle en présente la facture la plus lourde, et bientôt, peut-être, sans même un carré de terre où reposer.
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