C'est une première, et elle compte. Le Comité des sanctions des Nations unies sur la RDC a inscrit sur sa liste noire, le 14 juillet 2026, six individus et deux entités, parmi lesquels Corneille Nangaa Yobeluo et le mouvement qu'il dirige, l'Alliance fleuve Congo. Annoncée le 16 juillet dans un communiqué du Conseil de sécurité, la décision fait entrer pour la première fois l'AFC et son chef dans le régime onusien de sanctions, là où ils n'étaient jusqu'ici visés que par Washington et Bruxelles.
Les mesures ne sont pas symboliques. Adoptées au titre du chapitre VII de la Charte, elles emportent gel des avoirs, interdiction de voyager et embargo sur les armes. Le régime, créé par la résolution 1533 en 2004, vient d'être prorogé jusqu'au 1er juillet 2027 par la résolution 2825, adoptée à l'unanimité le 29 juin. Chaque personne inscrite fait l'objet d'une notice spéciale INTERPOL-Nations unies. La fiche de Corneille Nangaa détaille son état civil, né le 9 juillet 1970 à Bagboya, dans le Haut-Uele, ses trois numéros de passeport congolais et jusqu'à son adresse kinoise, boulevard Biangala à Lemba.
La liste frappe les deux côtés du conflit. Côté rébellion, outre Nangaa et l'AFC comme entité, figurent le colonel John Imani Nzenze, présenté comme chef du renseignement du M23, et le colonel Charles Sematama, commandant militaire des Twirwaneho, ce groupe armé des Hauts Plateaux du Sud-Kivu lui aussi inscrit comme entité, l'ONU lui imputant des atrocités dont des meurtres de civils et le recrutement d'enfants. Côté adverse, le Comité vise deux commandants des Forces démocratiques de libération du Rwanda, le général de brigade Sébastien Uwimbabazi et le colonel Gustave Kubwayo, alias Sirkoof, nouveau patron du commando de recherche et d'action en profondeur, accusé d'attaques contre les civils, d'enlèvements contre rançon et d'exploitation illégale des ressources. Un commandant des ADF, l'Ougandais Muhammed Lumisa, chef de la logistique externe du groupe, complète la liste.
Cet équilibre n'a rien d'inédit, le Comité procède ainsi de longue date, ayant déjà mêlé en février 2024 des cadres du M23, des Twirwaneho, des ADF et des FDLR dans une même fournée. Il n'en éclaire pas moins le débat qui empoisonne la région. Kigali justifie sa présence militaire en RDC par la menace des FDLR, et son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, conditionne tout retrait à leur neutralisation par Kinshasa. Or le groupe d'experts de l'ONU a écrit cette année que " les FDLR ne constituent aucune menace directe pour le Rwanda ". Sanctionner deux de leurs chefs ne retire pas le prétexte, mais prive Kigali de l'argument selon lequel la communauté internationale fermerait les yeux sur cette milice.
Un détail de la liste mérite qu'on s'y arrête. Le colonel Nzenze, chef du renseignement du M23, est inscrit avec une double nationalité, congolaise et rwandaise, deux passeports congolais expirés et un numéro d'identification national rwandais. La mention est administrative, mais elle documente, dans un texte du Conseil de sécurité, ce que les rapports d'experts décrivent depuis des années, l'imbrication entre le mouvement rebelle et son voisin.
Pour Corneille Nangaa, l'inscription onusienne s'ajoute à une accumulation. Ancien président de la Commission électorale nationale indépendante entre 2015 et 2021, il avait été sanctionné une première fois par le Trésor américain en mars 2019, à ce titre, pour des soupçons de corruption électorale. Après avoir fondé l'AFC en décembre 2023 et s'être allié au M23, il a été de nouveau désigné par Washington en juillet 2024, en même temps que l'Alliance elle-même, les Twirwaneho et le colonel Sematama, puis par l'Union européenne quelques jours plus tard, celle-ci le jugeant " responsable du maintien du conflit armé, de l'instabilité et de l'insécurité en RDC ". En août 2024, la justice militaire congolaise l'avait condamné à mort par contumace pour trahison, crimes de guerre et participation à un mouvement insurrectionnel.
Il faut ici distinguer ce que le vocabulaire mélange souvent. L'inscription onusienne n'est pas une condamnation, c'est une mesure administrative préventive décidée par un comité diplomatique, sans procès ni droits de la défense au sens judiciaire. La peine capitale prononcée à Kinshasa, elle, est une décision pénale rendue en l'absence de l'intéressé. Les deux n'ont aucun lien juridique, et Nangaa reste, devant la justice internationale, présumé innocent.
Ni le gouvernement congolais, ni l'AFC, ni Kigali n'avaient réagi publiquement à la date de publication. Le chef de l'Alliance avait toutefois anticipé le grief à la fin juin, déplorant qu'il soit " étonnant que l'AFC/M23, seule partie respectueuse des engagements, fasse l'objet de pressions et de sanctions, alors que Kinshasa n'a jamais été sanctionné, encore moins blâmé ".
Reste le calendrier, qui n'est pas anodin. Ces inscriptions tombent au lendemain de l'expiration, le 15 juillet, de l'échéance espérée par Washington pour un retrait des forces rwandaises, resté sans effet, et pendant le mois où la RDC assure la présidence tournante du Conseil de sécurité. Le Comité 1533 est un organe distinct de cette présidence, composé des quinze membres et statuant par consensus. Mais le Conseil ne parvient plus, depuis deux ans, à s'entendre sur l'attribution des présidences de ses organes subsidiaires, et le mécanisme de secours prévoit qu'en pareil cas ces fonctions échoient au président du Conseil en exercice. Ni le Secrétariat ni la mission congolaise n'ont précisé qui a conduit la décision du 14 juillet. Ce qui est certain, c'est que le consensus des quinze, Chine, Russie et États-Unis compris, a laissé passer l'inscription d'une rébellion que Kinshasa combat les armes à la main.
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