La Confédération internationale des sociétés d'auteurs et compositeurs publie chaque année le décompte mondial des droits perçus par les créateurs. Pour 2024, le total atteint 13,97 milliards d'euros, collectés par 228 sociétés dans 111 pays. La part de l'Afrique entière, tous répertoires confondus, s'élève à 90 millions d'euros. Soit 0,64 % du total, pour un continent qui exporte sa musique partout.

Les collectes 2024, par région

  • Europe de l'Ouest : 7,09 milliards € (+6,1 %)
  • Canada / États-Unis : 3,52 milliards € (+10,0 %)
  • Asie-Pacifique : 1,92 milliard € (+2,9 %)
  • Amérique latine : 786 millions € (−0,6 %)
  • Europe de l'Est : 566 millions € (+13,8 %)
  • Afrique : 90 millions € (+14,2 %)

Le décompte, région par région

L'Afrique est pourtant la zone qui progresse le plus vite. " Africa was the fastest-growing region in 2024, with collections rising by +14.2% to reach EUR90m for the first time ", écrit la CISAC. Première fois, donc, que le continent franchit la barre des 90 millions.

Les autres régions donnent l'échelle. L'Europe de l'Ouest perçoit 7,09 milliards d'euros, soixante-dix-neuf fois le total africain. Le Canada et les États-Unis réunis, 3,52 milliards. L'Asie-Pacifique, 1,92 milliard. L'Amérique latine, 786 millions, seule région en repli. Même l'Europe de l'Est, avec ses 566 millions, perçoit plus de six fois ce que perçoit l'Afrique.

La musique représente 12,59 milliards du total mondial, en hausse de 7,2 %. Les collectes numériques dépassent 5 milliards d'euros pour la première fois, à 5,14 milliards. Depuis 2015, l'ensemble des collectes mondiales a progressé de 65,2 %.

Ce que la croissance africaine recouvre

La hausse de 14,2 % ne vient pas d'abord de la musique. La CISAC l'attribue à une progression de 10 % des collectes musicales et à un bond de 90,8 % des collectes littéraires, ce dernier consécutif au lancement de la reprographie au Maroc. Autrement dit, la meilleure performance du continent tient à une réforme administrative marocaine sur les photocopies.

Le rapport contient une donnée qui intéresse directement les pays africains. Le Mali affiche la part de numérique la plus élevée du monde dans ses collectes : 89,9 %. Pour comparaison, les États-Unis sont à 27,1 %, la France à 13,9 %, le Royaume-Uni à 11,4 %. Là où il n'y a ni radios payantes ni salles de concert sous licence, tout passe par le streaming, et le streaming se licencie depuis l'étranger.

Ce que la RDC répartit, et à combien de personnes

Le pays dont la rumba est inscrite depuis 2021 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, sous le dossier n° 01711 déposé conjointement avec la République du Congo, dispose d'une société de gestion collective, la SOCODA.

Sa première répartition de droits date de mai 2024. Elle portait sur le second semestre 2022 et concernait 206 ayants droit. Le 15 juillet 2026, la quatrième session de répartition a réuni près de 140 auteurs et compositeurs venus toucher leurs droits.

Cent quarante personnes, dans un pays de cent millions d'habitants dont la musique se joue de Kinshasa à Bruxelles.

Là où la musique congolaise est jouée, l'argent est perçu

Le 25 novembre 2023, Fally Ipupa remplit Paris La Défense Arena. Les 2 et 3 mai 2026, il tient deux dates au Stade de France, une première pour lui. Ces soirées se déroulent en Europe de l'Ouest, la région qui perçoit 7,09 milliards d'euros de droits, et les redevances qu'elles engendrent sont collectées par la société d'auteurs du pays où le concert a lieu.

Le retour vers Kinshasa n'a rien d'automatique. Il passe par un mécanisme documentaire que la CISAC décrit sans ambiguïté. Chaque œuvre doit porter un ISWC, code adopté par l'Organisation internationale de normalisation en 2002. Or " an ISWC is only allocated by a qualified numbering agency when all the creators have been uniquely identified ".

L'attribution exige des métadonnées minimales : le titre, tous les compositeurs, auteurs et arrangeurs identifiés par leur numéro IPI et leur code de rôle, le code de classification de l'œuvre. Sans cette information, écrit la CISAC, aucun ISWC ne peut être attribué.

Le numéro IPI joue un rôle décisif dans l'aiguillage de l'argent : " The author's IPI number is the key that determines whether an agency is authorised to allocate an ISWC. The international IPI file indicates the author's society of membership. " C'est ce fichier qui dit à quelle société un auteur est rattaché, et donc vers quel guichet la redevance doit remonter.

Une œuvre congolaise mal documentée reste jouable partout et payable nulle part. Elle génère de la redevance en Europe, où elle est collectée, sans porter l'identifiant qui la ramènerait à son auteur. Aucun chiffre public ne dit ce que la SOCODA reçoit des sociétés européennes au titre des accords de représentation réciproque, ni quelle part du répertoire congolais est correctement documentée en ISWC et en IPI.

Le paradoxe que l'UNESCO a écrit noir sur blanc

La fiche d'inscription de la rumba comporte un paragraphe économique explicite : " La rumba joue également un rôle économique important, car la formation d'orchestres permet le développement d'une forme d'entrepreneuriat culturel visant à réduire la pauvreté. "

L'UNESCO reconnaît donc à cette musique une fonction de réduction de la pauvreté. La CISAC mesure ce que le continent entier en retire : 90 millions d'euros, tous pays et tous répertoires confondus. Les deux constats ne se contredisent pas, ils décrivent les deux bouts d'une chaîne qui ne se referme pas. La valeur est produite, elle n'est pas collectée là où elle est produite.

La CISAC formule elle-même l'enjeu : " Leveraging this growth, while ensuring equitable access and fair remuneration, will be key to fostering sustainable creative economies, both in mature markets and regions where collections remain nascent but full of potential. "

Ce qui manque pour aller plus loin

La CISAC ne publie pas de ventilation par pays africain. La part congolaise dans les 90 millions d'euros du continent reste donc inconnue, et personne ne peut dire si la RDC pèse un dixième, un centième ou moins de ce total.

La SOCODA ne publie pas de rapport annuel indiquant les montants perçus et les montants répartis. Les sessions de répartition sont annoncées, les sommes ne le sont pas. À titre de comparaison, la société sénégalaise SODAV a publié pour 2025 un montant collecté et un montant réparti. Des consultations ont par ailleurs été lancées en RDC sur une gestion publique des droits d'auteur.

Le nombre total d'ayants droit inscrits à la SOCODA n'est pas public non plus. Sans ce dénominateur, les 140 bénéficiaires de juillet ne se rapportent à rien. Et rien n'indique combien remonte des sociétés européennes vers Kinshasa.

Trois chiffres suffiraient à sortir du débat d'humeur : ce que la RDC collecte, ce qu'elle répartit, à combien d'ayants droit. Tant qu'ils ne sont pas publiés, la sous-valorisation de la musique congolaise se mesure par défaut, à partir de ce que le reste du monde, lui, publie.

The post La musique congolaise rapporte, mais ses auteurs ne touchent presque rien appeared first on BETO.



Source : https://beto.cd/musique-congolaise-sous-valorisee-droits-auteur-cisac-socoda/