Dans la nuit du 1er au 2 juillet 2026, une baleinière a quitté le port Kalina, à Ilebo, vers 22 heures. Départ clandestin, à la faveur de l'obscurité, pour échapper aux contrôles et à la question de la surcharge. À bord, plus de deux cents personnes, dont beaucoup d'élèves qui rentraient chez eux après les épreuves de l'Examen d'État. À la jonction des rivières Kasaï et Sankuru, l'embarcation, soumise à une trop forte pression, s'est littéralement brisée avant de sombrer. Les quatre-vingts rescapés doivent la vie à des pêcheurs présents sur place, non à des secours de l'État. " Il y a eu 80 rescapés et 20 corps sans vie retrouvés ", a déclaré l'administrateur du territoire d'Ilebo, François Kabula. " Il y avait plus de 200 personnes à bord. " Une centaine de passagers manquaient encore à l'appel.

Ce naufrage n'est pas un accident. C'est une ligne de plus dans une comptabilité macabre qui ne s'arrête jamais. Sur les fleuves, les lacs et les rivières de la République démocratique du Congo, les baleinières coulent avec une régularité de calendrier, et les morts s'accumulent sans que personne ne parvienne, ni ne cherche vraiment, à les compter.

Une série sans fin

Des embarcations en bois motorisées et leurs passagers le long du fleuve Congo. Photo droit-tiers : YahooActualités

Il suffit de dérouler les mois. En octobre 2023, à Mbandaka, la baleinière HB Mapamboli, chargée de ciment, de fers à béton et de milliers de litres de carburant mêlés aux passagers, sombre de nuit : trente corps repêchés, cent soixante-sept disparus. En avril 2025, toujours près de Mbandaka, l'embarcation HB Kongolo prend feu pendant qu'une femme cuisinait à bord ; les bilans oscilleront de cinquante à plus de cent quarante morts, sur près de quatre cents personnes entassées. En octobre 2024, sur le lac Kivu, un bateau surpeuplé parti de Minova fait au moins soixante-dix-huit morts.

L'année 2026 n'a rien changé. En avril, sur le lac Tanganyika près de Kalemie, un naufrage voit son bilan passer de sept à trente morts en une seule journée. Fin mai, sur la rivière Kwilu, à hauteur de Bagata, la baleinière HB Kabuki coule avec cent cinquante passagers selon le manifeste : onze corps retrouvés, une cinquantaine d'introuvables. Début juin, sur la rivière Aruwimi à Banalia, un hors-bord surchargé emporte plus de soixante personnes, alors que le bac de traversée officiel était en panne depuis des semaines. Début juillet, sur la rivière Ulindi, dans le territoire de Shabunda, une pirogue motorisée qui transportait aussi des produits miniers fait au moins vingt-trois morts. Sur cette seule rivière, la société civile a compté plus de cinquante morts en trois mois.

Les mêmes causes reviennent, obstinément. La surcharge d'abord, passagers empilés jusque sur la toiture de la coque, comme sur le lac Mai-Ndombe en décembre 2024, où le toit a fini par céder. La navigation de nuit ensuite, pourtant interdite aux embarcations en bois, mais pratiquée pour gagner du temps ou fuir les contrôles. La vétusté des embarcations de fortune, souvent louées et hors normes. Et l'absence de gilets de sauvetage, si bien que ceux qui ne savent pas nager se noient à quelques mètres de la berge. " Les armateurs ne cherchent que l'argent, ils se moquent des vies humaines ", accuse François Malepo, de la société civile d'Ilebo. " Ils chargent trop de personnes et de marchandises, sans aucun gilet de sauvetage à bord. "

L'État absent sur ses propres eaux

Derrière chaque drame, la même image d'un État hors-jeu. Lors du naufrage de la baleinière JADOS près de Mbandaka, en avril 2025, la presse notait que le commissaire fluvial de l'Équateur demeurait injoignable. À Banalia, les autorités elles-mêmes ont dénoncé l'absence totale de contrôle officiel avant le départ. Les commissariats fluviaux existent, mais sans moyens de patrouille, et l'aveu revient dans les émissions publiques : une corruption entre services de contrôle et exploitants laisse les opérateurs violer les règles en toute impunité.

La carence est parfois vertigineuse. Le 9 juillet 2026, la Régie des voies fluviales annonçait la mise en service d'un bateau baliseur sur le bief Lualaba-Ubundu-Kindu, présentée comme une première depuis plus de quarante ans. Autrement dit, des portions entières de voies navigables avaient été laissées sans balisage, sans repérage des obstacles, pendant quatre décennies. Après chaque naufrage, des élus réclament le balisage des rivières et l'intervention de la Régie. En mars 2026, un député de la Tshopo, Fontaine Mangala Sakilikili, a formellement interpellé le vice-Premier ministre chargé des Transports, Jean-Pierre Bemba, sur l'écart persistant entre les manifestes officiels et la réalité des chargements. Les mesures, elles, s'annoncent après le deuil et s'oublient avant le suivant. Dans le Mai-Ndombe, des états généraux de la navigation avaient été promis fin 2024. Ils n'ont jamais eu lieu.

Des morts sans nombre

Le plus glaçant est peut-être là : on ne saura jamais combien ils sont. Presque tous les bilans sont donnés comme provisoires, et presque tous montent après coup, parfois du simple au quadruple. La raison est administrative autant qu'humaine. Il n'existe pas de liste fiable des passagers. " On constate qu'il n'y a pas de manifeste et que l'embarquement n'est pas correctement coordonné ", résume le député provincial de Shabunda, Chadrack Muganza, qui réclame l'établissement de statistiques détaillées des victimes pour 2025 et 2026, preuve qu'elles n'existent pas. Sur le lac Tanganyika, le gouvernement provincial reconnaissait que le nombre exact de disparus restait inconnu, faute de manifeste. Ailleurs, les corps sont retrouvés éparpillés dans les villages autour du lac et inhumés sur place, sans jamais être recomptés.

Le pays ne tient aucune comptabilité nationale de ces morts. La seule estimation d'ampleur disponible vient d'une organisation étrangère, Robin des Bois, qui avait recensé environ mille quatre cents décès dans des accidents de bateaux de passagers entre 2008 et 2018. Depuis, le rythme n'a pas faibli, mais plus personne ne tient le compte.

Il faut se garder d'accuser les passagers. Dans un pays où les routes ont disparu, le fleuve n'est pas un loisir, c'est la seule voie vers le marché, l'école ou l'hôpital. Ce sont des enclavés sans alternative que la surcharge et l'incurie envoient au fond. Chaque session d'Examen d'État ramène d'ailleurs son lot d'élèves parmi les noyés, à Basankusu comme à Ilebo. Le fleuve Congo est la colonne vertébrale d'une nation. Faute de contrôle, de balisage et de volonté, il est devenu l'une de ses plus grandes fosses communes.

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