Il y a mille façons de détruire un opposant. Le régime de Mobutu Sese Seko en aurait tenté une des plus insidieuses contre Étienne Tshisekedi : ni la prison ni la balle, mais le certificat médical. Faire déclarer l'homme aliéné, lui retirer la raison pour lui retirer la parole. La manœuvre a échoué, et elle a échoué parce qu'un médecin a refusé de la couvrir. Ce médecin, le neurologue Tharcisse Loseke, en a refait le récit cette semaine dans un espace de discussion en ligne. Son témoignage rouvre une page méconnue de la répression zaïroise.

La scène se situe en 1981. Le jeune professeur Tharcisse Loseke Nembalemba dirige alors le service de neurologie du Centre neuro-psycho-pathologique des Cliniques universitaires de Kinshasa, tout en enseignant à la faculté de médecine. C'est à lui que des agents des services du parti-État, selon son récit, viennent demander de contresigner un certificat attestant qu'Étienne Tshisekedi avait perdu toutes ses facultés mentales. Le document aurait ouvert la voie à un internement. Le professeur refuse, catégoriquement.

Pour comprendre ce que valait un tel papier, il faut se rappeler le système d'alors. Depuis le début des années 1970, le Mouvement populaire de la révolution, le MPR, est le parti unique constitutionnel : l'État et le parti ne font qu'un, et chaque Zaïrois y est enrôlé d'office. Dans ce monolithisme, il n'existe pas d'espace légal pour l'opposition ; contester Mobutu, c'est sortir de la nation elle-même. Faire d'un contradicteur un malade mental, dans ce cadre, n'est pas seulement l'humilier : c'est le rayer proprement, sans procès bruyant, sans martyr. Un fou n'a pas d'idées, il a des symptômes. Ses partisans ne suivent pas un programme, ils s'accrochent à un dément. C'est l'arme qu'ont maniée d'autres régimes autoritaires, l'Union soviétique au premier chef, contre leurs dissidents : la psychiatrie comme prison sans barreaux.

Or, en 1981, Étienne Tshisekedi est précisément en train de devenir cet homme qu'il faut faire taire. L'année précédente, il a cosigné avec douze autres parlementaires la fameuse " lettre ouverte " au maréchal-président, réclamant le multipartisme, ce qui a valu aux Treize la déchéance de leurs mandats et la prison. En 1982, il fondera l'UDPS, premier parti d'opposition du pays. La tentative de l'interner comme aliéné s'inscrit dans cette même campagne pour le briser, entre la lettre des Treize et la naissance de l'UDPS. Ce que le régime n'obtiendra pas par le certificat, il le cherchera ensuite par la prison, par la relégation dans son village de Mupompa en 1983, par les arrestations à répétition et la torture, jusqu'à ce que le Comité des droits de l'homme des Nations unies juge, en 1989, plusieurs de ses détentions illégales.

Dans cette séquence, le refus du professeur Loseke a valeur de bifurcation. En disant non, le neurologue ferme au pouvoir la porte de la solution médicale, la plus discrète, celle qui aurait dispensé Mobutu d'un opposant encombrant sans en faire un prisonnier politique aux yeux du monde. Le régime devra se rabattre sur des méthodes plus visibles, donc plus coûteuses en image. L'intégrité d'un médecin a, ce jour-là, préservé la carrière politique de celui que ses partisans surnommeront le " Sphinx de Limete ".

Ce récit appelle une précision d'honnêteté. Il repose d'abord sur le témoignage de son protagoniste, le docteur Loseke lui-même, qui l'a raconté à plusieurs reprises et de nouveau cette semaine ; les grandes biographies politiques de Tshisekedi, centrées sur son parcours d'élu et d'opposant, n'ont pas retenu cet épisode, qui relève de l'histoire médicale autant que politique. Loseke, par ailleurs, n'est pas un témoin neutre : compagnon de route de Tshisekedi, il fut ministre de son éphémère gouvernement de 1992, cofondateur de l'ECiDé avant de passer par l'UDPS. Mais il est aussi le seul homme à pouvoir dire, de première main, ce qu'on lui a demandé de signer, puisque c'est à lui qu'on l'a demandé. Son autorité de neurologue, chef du service concerné à l'époque des faits, donne à son récit un poids qu'aucune reconstruction extérieure n'égalerait.

Reste ce que cette histoire dit du temps présent. L'homme qu'on voulut déclarer fou est mort en 2017, figure de l'opposition ; son fils, Félix Tshisekedi, est aujourd'hui président de la République. Entre le certificat qu'un médecin refusa de signer en 1981 et le fauteuil présidentiel occupé par l'héritier, il y a toute la distance d'une histoire congolaise. Elle rappelle que les dictatures ne se contentent pas d'emprisonner les corps : elles tentent aussi de confisquer la raison de ceux qui les défient. Et que, parfois, il suffit d'un homme qui refuse de signer.

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