Le chiffre est répété dans les discours officiels, les manuels, les fils de commentaires et les plateaux de télévision. Le sous-sol congolais vaudrait 24 000 milliards de dollars, ce qui ferait de la République démocratique du Congo le pays le plus riche du monde. Ce chiffre a une origine, une date et un auteur. Il a été avancé en 2010 par Valery Noury, journaliste au magazine londonien New African, dans un article intitulé " la ruée vers le coltan ".
Deux chiffres, six fois d'écart
- 24 000 milliards $ : estimation d'un journaliste de New African, 2010, sans étude géologique.
- 4 000 milliards $ : contre-estimation de Léonide Mupepele, sur données de recherche géologique.
- 6 millions de tonnes : les réserves congolaises de cobalt selon l'USGS, sur 11 millions dans le monde.
- 74 % : la part congolaise de la production mondiale de cobalt.
- 81,1 % : le taux de pauvreté en 2025 selon la Banque mondiale.
Un chiffre de magazine, pas d'étude géologique
L'argumentaire de 2010 tenait en une comparaison : avec 10 % des réserves mondiales de cuivre, plus de 50 % de celles de cobalt, 30 % de celles de diamant et 70 % de celles de coltan, la RDC pesait davantage que l'Arabie saoudite et ses 18 000 milliards de dollars de réserves pétrolières. À l'époque, 24 000 milliards correspondaient aux produits intérieurs bruts combinés des États-Unis et de l'Union européenne.
La faiblesse du chiffre a été relevée dès sa diffusion, et elle ne porte pas sur son ampleur. Le magazine congolais Business et Finances la résume ainsi : plusieurs intellectuels ont contesté ce montant, " non pas que cela est faux mais parce que cela n'est prouvé par aucune étude ".
L'estimation concurrente vient de Léonide Mupepele, qui avance 4 000 milliards de dollars en se fondant sur les données actualisées de la recherche géologique. Six fois moins. Son calcul repose sur des réserves nommées et sur des durées de vie : 92 millions de tonnes de cuivre, principalement à Tenke Fungurume et à Kamoa, dont il dit qu'" avec une production de 1500.000 tonnes par an, la durée de vie des mines du Katanga est de soixante et un ans ". Puis 6,5 millions de tonnes de cobalt pour soixante-cinq ans, 145 millions de carats de diamant pour neuf ans, 10 000 tonnes de coltan pour huit ans, 327 000 tonnes de cassitérite pour vingt et un ans.
Ce que disent les données vérifiables
L'inventaire de référence en la matière est le Mineral Commodity Summaries de l'institut géologique américain, publié chaque année. Sur le cobalt, le métal qui fonde la réputation congolaise, il attribue à la RDC 6 millions de tonnes de réserves sur un total mondial de 11 millions. Une majorité, pas 50 % ni 70 %.
Sur la production, la domination est en revanche écrasante : 170 000 tonnes extraites en 2023 sur un total mondial de 230 000, soit 74 %. Le Congo n'est donc pas le pays qui détient le plus, il est le pays qui produit le plus. La différence est décisive : produire, c'est vendre aujourd'hui ; détenir, c'est disposer d'un stock que d'autres peuvent rendre inutile.
L'USGS écrit d'ailleurs, dans son chapitre sur les ressources mondiales : " Identified world terrestrial cobalt resources are about 25 million tons. The vast majority are in sediment-hosted stratiform copper deposits in Congo (Kinshasa) and Zambia. " La même page ajoute que plus de 120 millions de tonnes de cobalt ont été identifiées dans les nodules et croûtes polymétalliques des fonds océaniques, soit près de cinq fois les ressources terrestres mondiales connues. Le jour où l'exploitation des fonds marins devient rentable, le stock congolais change de valeur sans qu'un seul Congolais ait été consulté.
Cette incertitude sur l'inventaire n'est pas neuve : la RDC mène une bataille de longue haleine autour de ses données géologiques, dont une partie des archives est conservée hors du pays.
Le pays le plus riche du monde et ses habitants
La Banque mondiale tient une fiche pays actualisée en mars 2026. Elle donne un taux de pauvreté de 81,1 % au seuil de trois dollars par jour en parité de pouvoir d'achat pour 2025. L'enquête auprès des ménages menée en 2024 par l'Institut national de la statistique situe à 69 % la part de la population sous le seuil national de pauvreté. L'indice d'inégalité s'établit à 38,1, dans la moyenne subsaharienne.
Sur le capital humain, la RDC occupe le 164ᵉ rang sur 174 pays, avec un score de 0,37. La formule de la Banque mondiale est directe : " Un enfant congolais né aujourd'hui ne pourra réaliser que 37 % de son potentiel, faute d'accès à une éducation de qualité et à des soins adéquats. " Quarante-deux pour cent des enfants de moins de cinq ans souffrent d'un retard de croissance.
La croissance, elle, existe : 5,5 % en 2025, avec une production minière en hausse de 10,1 % et un secteur non minier à 3,1 %. La richesse minérale produit donc bien des points de PIB. Elle ne produit pas d'emplois : la même fiche relève une création d'emplois limitée dans le secteur minier. Le même écart se lit sur les hydrocarbures, où 22 milliards de barils annoncés ont produit 234 millions de dollars de recettes.
Ce que le mythe fait oublier
Compter la richesse congolaise en réserves minières revient à ne compter qu'une partie de l'inventaire. Le pays est couvert à 67 % de forêts, soit 145 millions d'hectares, qui stockent 85 milliards de tonnes de dioxyde de carbone. Cette masse ne figure dans aucune des deux estimations, ni celle de 2010 ni celle de 4 000 milliards, parce que les deux ne comptent que le sous-sol.
Le mythe a aussi une fonction politique commode. Un pays assis sur 24 000 milliards n'a pas de problème de production, il n'a qu'un problème de partage : il suffirait d'arrêter le pillage et l'argent tomberait. Cette lecture dispense d'expliquer pourquoi les réserves de diamant s'épuisent en neuf ans, pourquoi le coltan en a huit, et pourquoi une croissance minière de 10 % ne crée presque pas d'emplois.
Les trois choses que personne ne peut vérifier
L'article original de New African n'a pas pu être consulté directement pour ce papier : l'origine du chiffre repose sur la restitution qu'en fait Business et Finances en 2015.
Aucune étude géologique nationale publique ne chiffre la valeur totale du sous-sol congolais. Les deux estimations qui circulent viennent l'une d'un journaliste, l'autre d'un chercheur, aucune d'une institution de l'État.
Enfin, les réserves avancées par Mupepele datent de 2015 et n'ont pas été actualisées publiquement depuis. Onze ans de production plus tard, les durées de vie qu'il calculait ont mécaniquement diminué d'autant.
La réponse à la question posée tient donc en une phrase. La RDC n'est pas le pays le plus riche du monde : elle est le pays qui produit le plus de cobalt du monde, avec des réserves importantes mais bornées, sans inventaire public, et avec 81 % de sa population sous le seuil de pauvreté.
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