Sous les collines de Manono, dans le Tanganyika, dort l'un des plus grands gisements de lithium de la planète, plus de quatre cents millions de tonnes de minerai. C'est le métal des batteries, celui de la voiture électrique et de la transition énergétique mondiale, et il porte pour le Congo une promesse simple : enfin une richesse maîtrisée, transformée sur place, qui ne s'évaporerait pas comme le cuivre et le cobalt. La question est de savoir si cette promesse tiendra, car quatre obstacles se dressent entre le gisement et la richesse, et aucun n'est encore levé.
Le lithium de Manono en chiffres
- Réserves : plus de 400 millions de tonnes de minerai, l'un des plus grands gisements de lithium au monde.
- Investissement : environ 2 milliards de dollars annoncés.
- Production visée : jusqu'à 130 000 tonnes d'équivalent carbonate de lithium par an à pleine capacité.
- Répartition : Zijin Mining (chinois) 54,9 %, la Cominière (société d'État) 35,1 %, l'État congolais 10 % en direct.
- Emplois : plus de 1 200 Congolais employés, plusieurs milliers d'emplois indirects annoncés.
- Prix : le carbonate de lithium est tombé d'environ 81 000 dollars la tonne fin 2022 à moins de 10 000 dollars en 2025.
Le premier obstacle est celui de la propriété. Sur le papier, le trésor n'appartient qu'à moitié au pays. Le projet est contrôlé par le chinois Zijin Mining, à près de cinquante-cinq pour cent, tandis que la Cominière, société d'État, en détient trente-cinq, et l'État congolais dix pour cent en direct. Le schéma est familier, celui d'un opérateur étranger majoritaire et d'un État minoritaire, exactement ce que le pays a connu dans le cuivre et le cobalt. Zijin a pris le contrôle après le retrait, en 2023, du permis de l'australien AVZ Minerals, et engagé environ un milliard de dollars pour développer le site, avec une entrée en production visée pour le milieu de 2026.
Un gisement pris entre Pékin et Washington
La deuxième difficulté est juridique, et elle vaut un milliard. AVZ Minerals conteste toujours l'éviction devant l'arbitrage international, une procédure rouverte devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, tandis qu'une sentence de la Chambre de commerce internationale a déjà condamné la Cominière à près de trente-neuf millions d'euros de pénalités. Ce contentieux plane sur le projet comme une hypothèque. À cela s'ajoute l'irruption américaine : KoBold Metals, la société soutenue par Bill Gates, a conclu un accord-cadre pour reprendre, via AVZ, la partie sud du gisement, quand le nord reste chinois. Manono est devenu un point de friction entre Pékin et Washington, un morceau de la rivalité mondiale des minerais critiques posé au cur du Tanganyika.
Le troisième obstacle est aussi le vrai test de la souveraineté minière. Le gouvernement dit vouloir imposer la transformation locale avant l'exportation : au lieu de vendre le minerai brut, on raffinerait sur place le concentré de spodumène en sulfate de lithium, un produit intermédiaire à plus forte valeur, à hauteur de plusieurs centaines de milliers de tonnes par an. C'est là que se joue le mot " maîtriser ". Transformer sur place, c'est capter la marge qui, ailleurs, part à l'étranger. Mais transformer suppose de l'énergie, des usines et un savoir-faire que le pays ne possède pas encore, et la promesse ne vaudra que si ces conditions suivent.
La richesse promise, au pire moment du cycle
Reste le quatrième obstacle, le plus cruel, parce qu'il ne dépend pas de Kinshasa. Le lithium arrive sur le marché au moment où son prix s'est effondré. Le carbonate valait environ quatre-vingt-un mille dollars la tonne fin 2022 ; il est tombé sous les dix mille dollars en 2025, une chute de près de quatre-vingt-cinq pour cent, sous l'effet d'une surproduction mondiale. La promesse de richesse arrive donc au creux du cycle, quand vendre du concentré brut ne rapporte plus qu'une fraction de sa valeur passée. Ce contexte renforce l'argument de la transformation, seule façon de capter de la marge quand le minerai brut ne vaut plus grand-chose, mais il rend aussi risqué d'engloutir des milliards dans un marché déprimé, dont nul ne sait quand il remontera.
Ces quatre nuds racontent une même tension. Le Congo possède le trésor, il n'en a pas encore la maîtrise. Pour que Manono ne devienne pas un cobalt de plus, un gisement de classe mondiale dont la richesse se décide et se capte ailleurs, il faudra que trois choses se produisent en même temps : que le litige avec AVZ se règle, pour offrir au projet la sécurité juridique sans laquelle aucun raffineur ne s'engage ; que la transformation locale se fasse vraiment, et pas seulement dans les discours ; et que les recettes publiques dépassent le symbole des dix pour cent, à travers la redevance, la fiscalité et l'emploi. À ces conditions, le lithium pourrait être le minerai qui change enfin la règle. Faute de quoi, il ne sera qu'un nouveau chapitre d'une histoire que le pays connaît trop bien, celle d'un sous-sol immense et d'une richesse qui passe.
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Source : https://beto.cd/manono-lithium-congo-maitriser-sous-sol-contrats-transformation-prix/
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