Un jour, dans l'Est occupé, un drapeau a été hissé. Pas celui de la RDC : celui d'une " République du Kivu ". Le geste a suffi pour que le président Félix Tshisekedi ordonne aux services de sécurité de " traquer les auteurs de cet acte ignoble ". Un symbole, dira-t-on. Mais les symboles, en politique, sont des ballons d'essai. Ce drapeau dit tout haut ce que la guerre fabrique tout bas : non pas seulement des territoires conquis, mais l'ébauche d'un pays dans le pays.

Derrière le Mouvement du 23 mars, ce n'est pas une rébellion congolaise ordinaire qui avance. C'est un projet. Le Groupe d'experts des Nations unies l'a établi : dans les zones qu'il contrôle, l'AFC/M23 bâtit une " région autonome ", dotée d'un gouvernement parallèle centralisé, qui perçoit l'impôt, rend la justice, gère des services et administre l'ordre public. Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, a donné un nom à ce processus, dans une lettre ouverte le 30 juin, jour anniversaire de l'indépendance : la balkanisation. Le mot est lourd. Les faits, eux, s'empilent.

Premier étage, le militaire. Rien de ce projet ne tiendrait sans les armes de Kigali. Les experts de l'ONU chiffrent la présence de plusieurs milliers de soldats rwandais aux côtés du M23, un déploiement qui, selon eux, remplit les critères juridiques d'une occupation belligérante, rendant le Rwanda responsable des actes du mouvement. La chaîne de commandement remonte à Kigali. Goma et Bukavu, les deux capitales provinciales de l'Est, sont tombées. Les drones et l'artillerie lourde frappent jusque sur les Hauts Plateaux du Sud-Kivu. La conquête n'est pas une fin : c'est le socle sur lequel on pose une administration.

Deuxième étage, le politique, et c'est là que le projet devient une machine. Le M23 n'occupe plus, il gouverne. Il installe une autorité de fait, revendique une large autonomie, et le rapport onusien lui prête l'ambition d'une " République fédérale du Congo ". Surtout, il redessine la carte humaine : démantèlement de camps de déplacés, déplacements forcés touchant des centaines de milliers de personnes, réinstallation de familles dans les zones conquises. Kinshasa y voit un remodelage démographique délibéré, la manière la plus ancienne d'ancrer une sécession : changer qui habite la terre.

Reste le maquillage. Une force soutenue par un voisin souffre d'un déficit de légitimité. Pour l'effacer, le mouvement se " congolise " : il se cherche un visage local. Les faits documentés désignent l'ancien président Joseph Kabila, que l'ONU dit " pressenti " pour un rôle de premier plan et dont la plateforme a apporté au mouvement une caution politique. C'est le sens de ce que certains à Kinshasa appellent un plan à trois, réunissant l'AFC/M23, Kabila et Kigali.

C'est ici qu'il faut nommer une évidence inconfortable, sans la caricaturer. La crise politique de Kinshasa sert le projet, qu'on le veuille ou non. Le M23 a fait de la crise de gouvernance à Kinshasa l'un de ses thèmes ; une partie de l'opposition, elle, réclame le départ du président. Cette convergence de mots, même née de motivations opposées, offre à l'agresseur un décor : celui d'un pouvoir contesté de toutes parts. Un pays en guerre contre lui-même défend mal ses frontières. Que le front intérieur s'embrase, et la balkanisation avance à couvert.

Il faut aussitôt refuser l'amalgame, parce que la vérité l'exige. L'opposition congolaise n'est pas un bloc au service de Kigali. Martin Fayulu, l'un de ses chefs, alerte lui-même sur le risque de balkanisation et appelle à l'unité nationale. Mukwege s'oppose frontalement aux logiques qui légitiment le M23. Le cas documenté, c'est Kabila, pas l'opposition entière. Confondre la contestation constitutionnelle, légale, avec la trahison serait mentir, et faire le jeu de ceux qui voudraient que tout opposant passe pour un traître. La ligne est étroite, mais elle est nette : c'est l'instabilité qui sert l'ennemi, pas nécessairement ceux qui la nourrissent.

Troisième étage, l'économique, et c'est lui qui enracine le reste. Une entité qui vit de subsides meurt quand ils cessent ; une entité qui s'autofinance dure. Le M23 contrôle des chaînes d'approvisionnement minières, dont Rubaya, l'un des plus grands gisements de coltan au monde. Plus au nord, l'or de l'Ituri s'exporte clandestinement vers l'Ouganda, loin des registres congolais. Les minerais de l'Est nourrissent, directement ou par ricochet, l'économie de la conquête. Tant que la terre paie, la " République du Kivu " n'a pas besoin d'être proclamée : elle fonctionne déjà comme telle.

Trois étages, donc, montés méthodiquement : conquérir, administrer, financer. Ce n'est pas le chaos, c'est de l'ingénierie. Et face à une ingénierie, l'indignation ne suffit pas.

La réponse ne peut être que congolaise, et elle a un nom simple : le Congo d'abord. Non comme un slogan, mais comme une hiérarchie des urgences. Devant un projet qui exploite chaque fissure interne, la première arme est l'unité, celle-là même que réclament Mukwege et Fayulu par-delà leurs différends avec le pouvoir. Le drapeau hissé dans l'Est n'est pas encore celui d'un État. Qu'il ne le devienne jamais dépend moins des capitales étrangères que de la capacité des Congolais à rester, sur l'essentiel, un seul peuple.

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