À Goma, la vie continue sous administration rebelle, et les soldats rwandais n'ont pas bougé. Le 15 juillet 2026, aucun retrait des Forces de défense rwandaises de l'est de la République démocratique du Congo n'avait été observé, alors même que Washington avait laissé entendre qu'il en attendait un pour cette période. Six semaines plus tôt, le 4 juin, le secrétaire d'État américain Marco Rubio confiait devant le Congrès que la conformité rwandaise à l'accord de paix " n'a pas été bonne ", tout en espérant voir un mouvement " vers le milieu du mois prochain ". Le milieu du mois est là. Le mouvement, lui, n'est pas venu.

Il faut d'emblée mesurer les mots. La sortie de Marco Rubio n'était pas un ultimatum, mais une attente formulée à voix haute, sans délai contraignant ni sanction automatique en cas de manquement. C'est précisément ce qui la rendait fragile. Rien, dans les textes, ne transformait la mi-juillet en date butoir. Et à l'échéance espérée, le constat dressé par les acteurs de terrain est sans appel, la dynamique militaire l'emporte toujours sur les annonces diplomatiques.

Ce que documentent les Nations unies va même dans le sens inverse d'un désengagement. Le dernier rapport du groupe d'experts de l'ONU décrit non pas un repli mais un renforcement, estimant la présence rwandaise dans l'est à un niveau bien supérieur aux quelques milliers d'hommes recensés fin 2024, et concluant que Kigali exerce une " direction de fait et un contrôle effectif " sur l'AFC/M23, dictant quels territoires le mouvement doit prendre ou tenir. Sur le terrain, les rebelles consolident leurs positions du Nord au Sud-Kivu, tiennent Goma depuis janvier 2025 et Bukavu depuis février, y installant administrations et structures de gouvernance. Ce n'est plus une incursion, c'est une occupation qui s'organise.

Washington, pourtant, n'a pas ménagé le Rwanda dans les mots. L'administration américaine a nommément désigné Kigali comme la partie qui viole les accords, allant jusqu'à intituler un communiqué officiel " Sanctionner les violateurs rwandais des accords de Washington ". Les mesures se sont empilées, des officiers supérieurs et l'armée rwandaise elle-même visés en mars 2026, puis une raffinerie d'or accusée en juin d'écouler le métal pillé dans l'est de la RDC sous escorte des soldats rwandais et du M23. Sur le papier, la responsabilité est établie. Sur le terrain, l'effet reste quasi nul. " Les sanctions font mal, mais nous ne céderons pas ", a résumé Paul Kagame, tandis que son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, ironisait, si les sanctions suffisaient à ramener la paix, la guerre serait finie depuis longtemps.

De ce double échec, celui des accords et celui de la pression, monte dans l'opinion congolaise une idée lancinante, celle du recours aux armes. Puisque la diplomatie ne ramène pas la paix et que l'agresseur est nommé jusque dans les communiqués américains, beaucoup en viennent à considérer la force comme la seule issue. La tentation est réelle, et elle s'appuie sur un précédent glorieux. En novembre 2013, une armée congolaise réorganisée sous le commandement du général Bahuma, épaulée par la Brigade d'intervention de la force de l'ONU et sa figure de terrain, le colonel Mamadou Ndala, avait délogé le M23 de ses positions en quelques jours, contraignant les rebelles à fuir en Ouganda. La preuve, martèlent les partisans de la fermeté, qu'on peut vaincre par les armes. À quoi s'ajoute l'argument souverain, imparable dans son principe, un État a le droit de défendre son territoire contre une agression que l'ONU a documentée.

La réalité de 2026 refroidit toutefois cet élan. L'armée qui a repris Bunagana en 2013 n'est pas celle qui s'est effondrée à Goma en janvier 2025, où des milliers de soldats se sont rendus, où des mercenaires étrangers ont capitulé et quitté le pays par le Rwanda. Un rapport parlementaire, fuité cette année, décrit une institution rongée par la corruption, les soldats fantômes et une chaîne de commandement défaillante, si dépendante des Wazalendo et des sociétés militaires privées qu'elle peine à tenir seule une ligne de front. En face, le M23 n'est plus la poignée de combattants de 2013 mais une force de plusieurs dizaines de milliers d'hommes, adossée à une armée rwandaise plus impliquée et mieux équipée que jamais, drones et brouilleurs à l'appui. Et la Brigade d'intervention d'hier n'a pas d'équivalent aujourd'hui, la MONUSCO se retirant et la force régionale d'Afrique australe ayant plié bagage.

Les analystes qui suivent ce conflit ne s'y trompent pas. " Le rapport de force sur le terrain n'est pas en sa faveur ", résume Onesphore Sematumba, du groupe International Crisis Group, à propos de Félix Tshisekedi. La cheffe sortante de la MONUSCO, Bintou Keita, a prévenu que la crise portait " le risque bien réel de provoquer un conflit régional plus large ", le spectre d'une deuxième guerre du Congo, celle qui fit des millions de morts entre 1998 et 2003. Une guerre ouverte contre le Rwanda, ou son enlisement dans une reconquête que l'armée n'a pas les moyens de mener, exposerait d'abord les civils, déjà près de six millions de déplacés, à une catastrophe supplémentaire, sur un sol que ravage en même temps une épidémie d'Ebola.

Le plus frappant est que Kinshasa elle-même a fini par le concéder. Si le pouvoir a accepté, non sans déchirements internes, de s'asseoir à Doha face à ceux qu'il qualifiait de terroristes, c'est bien qu'il a reconnu l'absence de victoire purement militaire à portée de main. La négociation n'est pas un renoncement à la souveraineté, elle est le constat lucide d'un rapport de force défavorable. Reste que négocier sans levier revient à quémander, et c'est là que le précédent de 2013 livre sa vraie leçon, souvent mal lue. Si le M23 fut battu cette année-là, ce ne fut pas par les seules armes, mais parce que la pression internationale sur Kigali, suspensions d'aide et avertissements directs à Paul Kagame, avait rendu le soutien au mouvement trop coûteux. La force a fonctionné parce qu'elle était adossée à une diplomatie qui mordait.

C'est peut-être là que se situe l'issue, moins dans le choix binaire entre les accords et les armes que dans leur articulation. La RDC a le droit de se défendre, et le devoir de reconstruire une armée digne de ce nom, seule assurance qu'un accord ne soit pas qu'un chiffon de papier. Mais tant que la pression occidentale restera un jeu de communiqués sans coût réel pour Kigali, ni la table de Doha ni les tranchées du Kivu ne ramèneront la paix. Washington a nommé le coupable. Il lui reste à prouver que le nommer change quelque chose. En attendant, à Goma, les soldats rwandais regardent passer les échéances, et ne bougent pas.

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