Le 1er février 2025, le gouvernement congolais a coupé l'accès à TikTok et à X. Motif officiel: endiguer la désinformation qui accompagnait l'offensive du M23 à l'Est, quelques jours après la chute de Goma. À Kinshasa, la mesure a frappé une population pour qui ces applications ne sont pas un divertissement, mais un outil de travail. " Nous ne savons même pas ce que nous allons faire au bureau, parce que notre travail est lié aux réseaux sociaux ", confiait alors à Radio Okapi un jeune entrepreneur nommé Gédéon. " Vous avez fermé TikTok, X, voire l'Apple Store. Nous avons créé nos PME par nos propres efforts. Là, vous avez presque tout fermé. "

Cette coupure a révélé, en creux, une transformation que peu d'institutions congolaises avaient anticipée: la fabrique de la notoriété a changé de main. La vedette ne naît plus d'abord au studio, à la radio ou à la télévision. Elle naît dans un fil vertical, sur la plateforme dont la croissance est la plus rapide du pays.

Une plateforme qui a pris le pays de vitesse

Les chiffres de référence viennent du rapport Digital 2025 publié par DataReportal en mars 2025. Ils dessinent un paysage à deux visages. La RDC compte environ 111 millions d'habitants, avec un âge médian de 15,8 ans, l'un des plus bas du monde. Mais seuls 34 millions de Congolais sont connectés à Internet, soit une pénétration de 30,6 %. Près de sept habitants sur dix restent hors ligne. La célébrité numérique se joue donc dans une minorité urbaine et jeune, pas dans le pays entier.

Dans cette minorité, TikTok a explosé. Début 2025, la plateforme touchait 6,73 millions d'utilisateurs adultes en RDC, en hausse de 51,6 % sur un an, de loin la progression la plus forte de toutes les applications. À titre de comparaison, Instagram plafonnait à 758 000 comptes, et X à 264 000. L'écart est vertigineux: la notoriété de masse congolaise se construit sur TikTok, pas sur les réseaux qui structuraient hier la célébrité occidentale. Facebook conserve une base large, autour de 7,3 millions, mais sa dynamique n'a rien de comparable.

Les figures qui émergent ne sortent pas des circuits traditionnels. Le comédien Bogoku revendiquait près d'un million d'abonnés dès 2024. Des créateurs d'humour comme Josyline ou Daniel " Tchano " accumulent des vidéos à plusieurs millions de vues, l'une d'elles dépassant les 16 millions. Un panorama établi en mai 2026 par la société Modash recensait plus de 5 000 tiktokeurs se présentant comme congolais. Aucun panneau publicitaire, aucune page Facebook institutionnelle n'atteint ces audiences.

Le basculement, et son angle mort économique

Ce déplacement bouscule d'abord la musique. Le tube se valide désormais par le challenge TikTok avant de vivre en radio. Des artistes établis, de Fally Ipupa à Innoss'B, voient leurs morceaux amplifiés par la plateforme. Des indépendants et des diasporiques percent sans maison de disques: l'artiste Ablexu, par exemple, a utilisé un de ses titres pour attirer l'attention sur la guerre à l'Est. " Le Congo fait la une depuis si longtemps que les gens deviennent insensibles à ce qui s'y passe ", expliquait-il à TechCabal. " Plus les gens utilisent le son, plus il gagne en portée et en visibilité. "

Mais le modèle a un angle mort, et il est de taille. Le programme de rémunération des créateurs de TikTok n'est disponible dans aucun pays africain. Un créateur congolais peut accumuler des centaines de milliers de vues sans toucher un centime de la plateforme. Les revenus, quand ils existent, viennent d'ailleurs: partenariats avec des marques locales, souvent modestes, cadeaux virtuels reçus en direct, affiliation. Le constat d'un audience massive sans monétisation directe traverse toute la région, même s'il faut ici distinguer les deux Congo, plusieurs analyses détaillées portant sur Brazzaville et non sur Kinshasa. L'attention se déplace vers TikTok; l'argent, lui, y reste largement hors d'atteinte.

Les institutions à contretemps

Face à ce pouvoir neuf, l'État congolais a d'abord réagi par le contrôle. En juin 2024, le Conseil supérieur de l'audiovisuel et de la communication, présidé par Christian Bosembe, a lancé une campagne de moralité sur les réseaux et fait signer à des influenceurs une charte de citoyenneté numérique. À l'automne, plusieurs tiktokeuses ont été interpellées pour atteinte aux bonnes mœurs. Fin 2025, un opposant devenu phénomène des plateaux et de TikTok, Parole Kamizelo dit " Maîtrisable ", a été arrêté et poursuivi pour diffusion de fausses informations et offense au chef de l'État.

Ces épisodes disent une chose: le champ politico-médiatique classique ne contrôle plus les figures que la plateforme fabrique. Les créateurs étaient absents des États généraux de la communication de 2022 comme de la loi sur la presse de 2023. Ils échappent au cadre qui régit les médias, tout en captant des audiences que ces médias n'atteignent plus. L'État a répondu par la répression et par la coupure, faute d'avoir pensé l'intégration.

Il faut se garder de deux excès de lecture. D'abord, TikTok n'a pas avalé tout le Congo: avec près de 70 % de la population hors ligne, la fracture numérique reste massive, urbaine et jeune. Ensuite, une part de cette célébrité est transnationale. Beaucoup de créateurs congolais partagent une audience swahiliphone avec le Kenya et l'Afrique de l'Est. Confondre un compteur d'abonnés avec un nombre de fans en RDC serait une erreur.

Reste le mouvement de fond. En quelques années, le pouvoir de rendre quelqu'un célèbre est passé des rédactions et des labels à une application que le pays n'a pas su réguler autrement qu'en la fermant. Les utilisateurs, eux, en réclamaient l'usage plutôt que l'interdiction. " On travaille dur la journée, le soir on peut se divertir en regardant TikTok ", résumait une habitante de Kinshasa, Vero Mikobi. " S'il y a des gens qui l'utilisent mal, on peut les sanctionner, au lieu de priver tout le monde de ce droit. " Entre la vitesse de la plateforme et la lenteur des institutions, c'est cet arbitrage, encore non tranché, qui décidera de la suite.

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