Un huissier de l'administration publique congolaise touche un traitement de base de 240 720 francs par mois, soit environ 107 dollars au taux de la Banque centrale du 24 juillet 2026. Le directeur général du Fonds national de réparations perçoit 38 000 dollars nets par mois, logement non compris. Ces deux montants figurent dans des documents officiels : une grille de barème pour le premier, un arrêté ministériel de mars 2025 pour le second. Entre les deux, l'écart n'est pas une rumeur de couloir, c'est une décision administrative écrite. La note d'analyse publiée le 29 juin 2026 par AFREWATCH pour la coalition Le Congo n'est pas à vendre en aligne les preuves. Voici ce que gagnent réellement les agents de l'État, ce que la loi autorise, et ce que personne ne publie.

L'échelle, du bas vers le haut

  • 240 720 FC : traitement de base d'un huissier de la fonction publique, environ 107 dollars.
  • 402 458 FC : traitement de base d'un professeur d'université, environ 179 dollars.
  • 480 000 FC : salaire de base net d'un soldat de deuxième classe, environ 213 dollars.
  • 4 406 429 FC : prime institutionnelle d'un professeur, soit 1 094,88 % de son traitement.
  • 38 000 USD : rémunération mensuelle nette du directeur général du FONAREV, l'équivalent de 208 mois de traitement d'un professeur.

Le bas de l'échelle est plat, et il est bas

La grille des agents de carrière des services publics tient dans un mouchoir. Le traitement de base part de 240 720 francs pour un huissier et monte à 390 439 francs pour un secrétaire général, soit une tension de un à 1,62 entre le premier et le dernier échelon de la carrière administrative. Ramenés au taux indicatif de 2 253,85 francs pour un dollar publié par la Banque centrale le 24 juillet 2026, après une année d'appréciation du franc, ces montants représentent environ 107 et 173 dollars mensuels.

L'enseignement supérieur reproduit la même compression. Un agent de bureau de deuxième classe démarre à 312 644 francs, un professeur d'université plafonne à 402 458 francs, environ 179 dollars, pour un traitement de base. Chez les forces de sécurité, la Police nationale congolaise affichait en 2022 une base allant de 221 324 à 344 097 francs, et l'armée verse aujourd'hui 480 000 francs nets à un soldat de deuxième classe contre 666 016 francs à un colonel, soit un rapport de un à 1,39 entre le bas et le haut de la hiérarchie militaire.

Ces chiffres racontent deux choses à la fois. La première est que la carrière, dans l'administration congolaise, ne rémunère presque pas : trente ans de service séparent deux montants qui tiennent dans un rapport inférieur à deux. La seconde est que le barème de la police n'est disponible que pour 2022, aucune grille actualisée n'ayant été publiée depuis, alors même que l'enrôlement biométrique des policiers est en cours. Sur les agents chargés de la sécurité quotidienne des Congolais, l'information publique s'arrête il y a quatre ans.

La prime a remplacé le salaire

Le vrai revenu d'un agent public congolais ne se lit pas dans son traitement, mais dans sa prime. Le cas de l'enseignement supérieur est le plus spectaculaire : la prime institutionnelle d'un professeur d'université atteint 4 406 429 francs par mois, environ 1 955 dollars, quand son traitement de base s'établit à 402 458 francs. La prime représente donc 1 094,88 % du salaire. Pour un agent de bureau de deuxième classe du même secteur, elle plafonne à 272 024 francs, soit 87,01 % du traitement.

Cette architecture heurte la règle écrite. Le statut des agents de carrière des services publics, rappelé par la note, pose une limite explicite : " La prime ou la somme des primes, ne peut dépasser les 2/3 du traitement ". Le barème du traitement et les taux des primes sont fixés par décret du Premier ministre délibéré en Conseil des ministres. Dans le cas du professeur, la prime dépasse seize fois le plafond légal. Les auteurs de la note relèvent que " la distribution des primes institutionnelles n'est pas équitable ", l'écart entre le bas et le haut de la grille passant de un à 1,29 sur le traitement à un à seize sur la prime.

Le budget confirme ce basculement. En 2024, l'État a versé 3 278 837 674 220 francs de primes et indemnités permanentes, soit davantage que les 3 015 722 865 278 francs de traitement de base du personnel permanent. La prime n'est plus un complément, elle est devenue la première ligne de la masse salariale congolaise. Dans le même temps, les deux indemnités qui bénéficient directement aux agents modestes sont restées sous leur enveloppe : le transport a été servi à 63,76 % de sa prévision, le logement à 58,84 %.

En haut, l'échelle change d'unité

À partir des établissements publics, les rémunérations cessent d'être libellées en francs. L'arrêté ministériel n° 029/CAB/MIN/DH/2025 du 5 mars 2025, qui fixe le barème provisoire des droits et avantages sociaux des mandataires du Fonds national de réparations, accorde à son directeur général 38 000 dollars nets par mois, auxquels s'ajoutent 8 000 dollars d'indemnité de logement, un véhicule de fonction et une prise en charge médicale à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. À l'Institut national de préparation professionnelle, le directeur général se situe autour de 37 330 dollars mensuels avantages compris, et le président du conseil d'administration à 30 000 dollars, avec des indemnités de mission de 900 dollars par jour à l'étranger.

Le rapprochement que fait la note est arithmétique et sans appel : les 38 000 dollars mensuels du directeur général du FONAREV équivalent à 208 mois de traitement de base d'un professeur d'université, soit plus de dix-sept années de travail. Convertis en monnaie nationale au taux du 24 juillet, ils représentent environ 85,6 millions de francs par mois, à comparer aux 240 720 francs de l'huissier.

Ces montants ne relèvent ni de la fuite ni de l'estimation : ils sont fixés par un arrêté du 5 mars 2025 et reproduits tels quels au tableau 4 de la note. Un mandataire en mission à l'étranger perçoit en trois jours, avec ses 900 dollars quotidiens, l'équivalent de vingt-cinq mois de traitement d'un huissier à 240 720 francs. Deux agents payés par le même Trésor relèvent ainsi de deux ordres de grandeur, sans qu'aucun texte ne pose de rapport maximal entre le sommet et la base de la rémunération publique.

Ce que le budget exécuté révèle

L'année budgétaire 2024 offre le test le plus dur, parce qu'elle compare ce qui était prévu à ce qui a été effectivement dépensé. Sur des prévisions de 37 366 273 942 287 francs, l'État a exécuté 18 245 090 907 081 francs, soit 48,83 % du budget général. Moins d'un franc sur deux a été décaissé.

Cette moyenne cache une hiérarchie très nette des priorités réelles. Les dépenses de fonctionnement des institutions ont été exécutées à 124,35 % de leur prévision, celles des ministères à 139,47 %, et les rémunérations à 105,87 %, pour un total de 8 601 787 696 273 francs, dont 3 278 837 674 220 de primes et indemnités permanentes. À l'inverse, l'accès à l'eau potable, l'électricité, la santé et les investissements productifs affichent des taux d'exécution compris entre 3 % et 12 %. Deux indemnités destinées aux agents eux-mêmes suivent la même pente que les investissements sociaux : le transport a été servi à 63,76 % et le logement à 58,84 %.

Le basculement des proportions est le point central. Les rémunérations pesaient 21,74 % dans le budget voté ; elles pèsent 47,15 % dans le budget réalisé. Cumulées au fonctionnement, elles représentent 74,09 % des dépenses exécutées, contre 31,55 % dans la prévision. Autrement dit, ce qui a résisté à la contrainte de trésorerie, c'est l'appareil d'État ; ce qui a été sacrifié, c'est l'investissement. Les auteurs de la note qualifient ces dépassements de crédits sans appel : " Ce fait constitue une faute de gestion qui viole la loi relative aux finances publiques ".

La répartition par institution complète le tableau. La présidence de la République porte une enveloppe de rémunération de 316 483 703 548 francs au budget 2024. La primature reçoit 87 819 575 076 francs pour 1 114 agents. L'Assemblée nationale, 196 428 413 539 francs pour 3 914 agents. Le Sénat, 67 098 524 081 francs pour 1 392 agents. Le ministère de l'Intérieur et de la Sécurité, 667 720 418 364 francs pour 206 044 agents, et celui de l'Agriculture 63 699 563 144 francs pour 12 650 agents. Rapportée aux effectifs, la même enveloppe ne finance pas les mêmes vies.

Le chiffre qui manque

Il reste une case vide, et c'est la plus haute. Aucun document public ne permet de connaître les rémunérations du président de la République, de la Première ministre, des membres du gouvernement, du président de l'Assemblée nationale ou du président du Sénat. La note recense précisément cette absence et énumère, parmi les informations qu'aucune publication officielle ne rend accessibles, " les salaires du Président de la République, de Présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat, de la Première Ministre, de Vice Premier ministres, des Ministres ", selon les termes employés par ses auteurs.

Interrogé sur le sujet à Goma, le président Félix Tshisekedi avait répondu : " Vous voulez que je vous parle très sincèrement avec mon cœur ? Je ne connais pas mon salaire. Je suis incapable de vous dire combien je touche ". La déclaration, publique, illustre la situation davantage qu'elle ne la résout : dans un pays où 70 % de la population vit avec moins de 2,15 dollars par jour alors que le budget de l'État a doublé entre 2020 et 2023, le montant des rémunérations les plus élevées reste hors du champ du contrôle citoyen.

La note adresse trois demandes distinctes. Au président de la République, de plafonner les dépenses de fonctionnement des institutions présidentielles, exécutées à 124,35 % en 2024, et de supprimer deux rubriques que les auteurs jugent hors contrôle, les frais secrets de recherche et les fonds spéciaux d'intervention. Au gouvernement, de créer un comité interministériel d'harmonisation des rémunérations, de plafonner les primes des mandataires publics fixées jusqu'à 38 000 dollars par arrêté, et de réorienter les crédits vers les secteurs exécutés entre 3 % et 12 %. Au Parlement, d'adopter une loi encadrant les rémunérations publiques.

Aucune de ces mesures ne suppose d'argent supplémentaire. La première étape ne coûte rien du tout : publier les grilles. Celles de la police, arrêtées à 2022. Celles des mandataires, dispersées dans des arrêtés que seule une note d'ONG a rassemblés. Et celles des cinq plus hautes fonctions de la République, qui n'existent nulle part. Tant que l'échelle reste invisible par le haut, le débat sur les salaires du bas restera un débat sans grille.

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