Le Congo a passé une bonne partie de ses soixante-six années d'indépendance assis à des tables de négociation. Il y a produit des diagnostics, signé des accords, réparti des portefeuilles, inventé des formules de partage et rédigé des feuilles de route. Les crises, elles, sont revenues. Le 27 août 2026, sur les antennes de la Radiotélévision nationale congolaise, Félix Tshisekedi a convoqué une table de plus : le Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l'État. Ce qui distingue cette annonce des précédentes tient moins à ce qu'elle promet qu'à ce qu'elle admet.
Le chef de l'État part en effet d'un constat que peu de ses prédécesseurs ont formulé publiquement : dans l'histoire récente du pays, la violence a été un raccourci qui fonctionne. Elle a ouvert des portes que les urnes tenaient fermées. À force de traiter avec ceux qui tiraient, la République a laissé s'installer une idée simple et destructrice, celle qu'un fusil pèse plus lourd qu'un bulletin.
Ce que les textes de 2002 et de 2008 ont enseigné
Cette idée n'est pas une impression. Elle a des archives. L'Accord global et inclusif, signé à Pretoria le 16 décembre 2002 au terme du Dialogue intercongolais de Sun City, tenu du 25 février au 12 avril, crée quatre postes de vice-présidents et les répartit entre le Gouvernement, le RCD, le MLC et l'Opposition politique. Le texte fonde cette distribution sur " le principe de l'inclusivité et du partage équitable entre les composantes et entités au Dialogue intercongolais ". Deux des quatre composantes ainsi dotées étaient des mouvements armés. La formule dite 1+4 a rendu au pays son unité institutionnelle. Elle a aussi livré un mode d'emploi.
Il a été appliqué. La Conférence de Goma du 23 janvier 2008 devait éteindre la mobilisation armée dans les Kivus ; elle l'a nourrie. Le Rift Valley Institute, qui a enquêté sur cette période dans le cadre du projet Usalama, rapporte le propos d'un officier de renseignement congolais : " The government's logic during the Goma Conference was to create new groups in order to dilute the CNDP's power. " Des milices ont été créées ou réveillées pour occuper des chaises. Un an plus tard, l'accord du 23 mars 2009 avec le CNDP engageait le gouvernement, en son article 3.1, à promulguer une loi d'amnistie. La table n'était plus un lieu de sortie de conflit ; elle en était devenue le débouché.
La ligne rouge, et ce qu'elle recouvre exactement
C'est ce mécanisme que Félix Tshisekedi dit vouloir enrayer. " Aucune arme ne conférera à son porteur un droit supérieur à celui que le suffrage reconnaît au citoyen. Aucune conquête militaire ne pourra être convertie en légitimité politique ", a-t-il affirmé, avant de poser la règle d'entrée : " Nul ne sera exclu en raison de ses opinions, de ses critiques, de son appartenance politique, de son origine provinciale, de sa langue, de son ethnie ou de sa religion. Mais nul ne peut prétendre s'asseoir à la table de la Nation tout en prenant les armes contre elle. " Le principe est solide. Un État qui rémunère la rébellion finance la suivante, et une démocratie où l'arme rapporte davantage que le vote travaille contre elle-même.
La lecture du texte impose toutefois une précision que les résumés ont écrasée. L'AFC/M23 y figure à trois reprises, jamais dans une phrase d'exclusion. Le dispositif est un aiguillage : " Le processus de Doha demeure le cadre approprié pour traiter avec l'AFC/M23 des questions relatives à la cessation des hostilités, au désengagement, au cantonnement, au désarmement et aux autres modalités directement liées au conflit. Le Dialogue national ne se substituera pas à ce processus. " Le mouvement n'est pas chassé, il est renvoyé à une autre salle.
Les critères d'exclusion, eux, apparaissent dans le compte rendu que la Présidence a publié le 28 août, et visent " ceux qui, à l'ouverture du processus, combattent par les armes l'ordre constitutionnel, occupent par la force une partie du territoire national, administrent illégalement des entités de la République ou agissent au service d'une puissance étrangère, en l'occurrence le Rwanda ". Cette phrase ne se trouve pas dans le texte écrit de l'allocution mis en ligne par cette même Présidence. Elle ferme la porte à des délégations, non à des individus : " Une voie de réintégration au sein de la communauté nationale restera néanmoins ouverte à ceux qui, à titre individuel, renonceront de manière sincère et vérifiable à leur engagement armé et à toute forme de violence. "
Sur un point, la rupture ne souffre aucune ambiguïté. " Les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité, les actes de génocide, les violences sexuelles graves et les autres crimes imprescriptibles ne pourront être effacés par une amnistie générale ni sacrifiés au nom d'un compromis politique ", a déclaré le président. C'est l'article 3.1 de 2009 pris à contre-pied.
Un dialogue ne devient pas national par son intitulé
Poser une ligne rouge et bâtir un consensus sont deux exercices différents, et le second commence maintenant. Ce Dialogue ne sera national ni par son nom ni par sa proclamation, mais par la composition de ses instances, la transparence de sa méthode, la liberté qu'il laissera aux voix discordantes et le crédit qu'il inspirera à ceux qui hésitent encore à s'y rendre. Le choix de partir des provinces plutôt que des salons de la capitale va dans le bon sens. " Ce Dialogue national se distinguera d'abord par son ancrage territorial : il ne commencera pas à Kinshasa, mais au cur de nos 26 provinces, de nos territoires et de nos communautés ", a dit le chef de l'État, qui annonce des forums préliminaires ouverts aux élus, aux autorités coutumières, aux confessions religieuses, à la société civile et aux milieux professionnels. La République ne s'arrête pas au boulevard du 30 Juin.
L'architecture, en revanche, reste à l'état de projet. Au 28 août, aucune des deux ordonnances annoncées n'était signée : ni celle instituant le Comité d'organisation, ni celle convoquant le Dialogue et créant la Commission préparatoire. Aucun ordre de passage des provinces n'est arrêté, aucune durée de forum n'est fixée, aucune date d'ouverture n'est publiée. Le discours pose une enveloppe unique, " une durée maximale de trois mois ", qui court depuis un point que rien ne permet encore de situer sur un calendrier.
Les positions, elles, sont déjà prises. La société civile s'est convoquée le 1er septembre à Kinshasa pour préparer ses propres assises et éviter la dispersion. La Coalition Article 64, lancée le 19 mai autour d'ECiDé, d'Ensemble pour la République, du LGD, d'Envol et de l'Alliance pour le Changement, avait donné au chef de l'État jusqu'au 15 août pour convoquer un dialogue. L'annonce est tombée douze jours après l'échéance, et la coalition n'a pas dit si cela lui suffisait.
Ce qu'aucun partenaire ne livrera
Washington peut abaisser la tension entre Kinshasa et Kigali. Doha peut faire taire les armes entre le gouvernement et l'AFC/M23. Aucune capitale étrangère, en revanche, ne fabriquera la cohésion nationale à la place des Congolais : celle-là ne s'importe pas, elle se travaille entre soi, et elle suppose de regarder en face des blessures que la diplomatie ne traite pas.
Reste le risque, connu de tous parce qu'il s'est déjà réalisé : que ces assises tournent à la foire aux postes, à la blanchisserie politique ou à l'atelier de fabrication d'une majorité. Les mesures de décrispation ne rassureront que le jour où elles porteront des noms, car le président n'a pour l'heure annoncé que l'instruction de les préparer. La Commission préparatoire ne convaincra que si sa composition résiste à l'examen, alors que ses membres seront désignés par ordonnance présidentielle, sans mécanisme d'arbitrage extérieur. Et les forums provinciaux ne vaudront que par ce qu'ils changeront, non par les procès-verbaux qu'ils laisseront.
Vital Kamerhe, qui a salué la démarche, a formulé le problème sans détour : " Nous avons trop souvent signé sans transformer en profondeur, traité les conséquences sans toujours nous attaquer aux causes. " La Conférence nationale souveraine, du 7 août 1991 au 6 décembre 1992, avait accouché d'un diagnostic complet et de résolutions restées lettre morte. L'Accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016, négocié sous médiation épiscopale, portait un calendrier que personne n'a respecté.
En reconnaissant que les dialogues précédents ont manqué leur objet, Félix Tshisekedi s'est imposé une exigence dont il sera comptable : celle de ne pas rejouer la même partie. Le Congo ne manque pas de dialogues. Il attend celui qui laissera le pays différent de la veille.
Christian Okende
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