Il y a des phrases qui paraissent sages et qui, examinées de près, coûtent très cher. Celle que Martin Fayulu a prononcée depuis Paris le 17 août 2026 est de celles-là. Demandant que Joseph Kabila et Corneille Nangaa soient associés au dialogue national, le leader de la coalition Lamuka a conclu : " Comme on dit les linges sales se lavent en famille. "
La formule mérite d'être prise au sérieux, et c'est précisément pour cela qu'elle doit être contestée. Elle ne décrit pas une procédure. Elle installe une image, et cette image fait trois choses à la fois : elle réduit une guerre à une querelle domestique, elle transforme des comptes à rendre en explication de salon, et elle fait disparaître ceux qui ont payé.
Commençons par le mot. Un linge sale se lave, il ne se juge pas. En choisissant le registre du foyer, la formule range dans la corbeille à linge ce que l'État congolais qualifie lui-même d'agression, ce que le Conseil de sécurité a traité par sa résolution 2773, et ce dont le gouvernement décrit encore les effets sous les termes de " poursuite des activités hostiles de la coalition d'agression RDF/M23 ". Le vocabulaire n'est jamais neutre. Celui-ci déclasse.
Une famille sans les siens
Vient ensuite la question de savoir qui est convié dans cette famille. Les termes de référence de la campagne de solidarité nationale annoncée pour le 25 août recensent 7,3 millions de personnes déplacées internes, dont plus de 90 % dans l'Est du pays, et plus de 2,7 millions pour le seul Nord-Kivu, autour de Goma et de Masisi. Un ménage de Masisi qui a perdu sa maison et son champ n'est pas un membre de la famille au sens de la formule. Il n'a ni siège, ni micro, ni délégation. Il est le linge.
L'image suppose des égaux autour d'une bassine. Entre celui qui doit " venir dire pourquoi " et celui qui a enterré les siens, il n'y a pas d'égalité, et aucun proverbe ne la crée. Une réconciliation qui ne commence pas par les victimes ne réconcilie personne : elle arrange ceux qui parlent.
Le verbe employé achève de le montrer. Martin Fayulu attend de Corneille Nangaa qu'il vienne expliquer pourquoi " il a pris les armes contre le pays ", et de Joseph Kabila, sur la foi d'accusations que l'opposant rapporte sans les endosser, qu'" il doit venir nous dire pourquoi il le fait ". Venir dire. Ni établir, ni prouver, ni réparer. Une parole publique tient lieu de procédure, et l'aveu supposé tient lieu de solde. Ce n'est pas de la justice transitionnelle, qui échange la vérité contre une clémence encadrée, datée et conditionnée. C'est une conversation.
Ce que la formule désarme
Le dernier effet est le plus lourd, et il est diplomatique. La République démocratique du Congo a passé trois ans à demander au monde de regarder. Elle a obtenu un accord à Washington assorti de mécanismes de vérification avec Kigali. Elle s'est appuyée sur la résolution 2773 du Conseil de sécurité. Elle a ouvert les cadres de Doha et de Montreux, au titre desquels elle a procédé le 6 août 2026 à la libération et au transfèrement de quinze détenus affiliés à l'AFC/M23, avec l'accompagnement du Comité international de la Croix-Rouge. Trois adresses, trois leviers, obtenus de haute lutte.
Dire ensuite que tout cela se lave en famille revient à dévaluer sa propre demande. Un pays ne peut pas réclamer l'attention du droit international le lundi et la congédier le mardi au nom du foyer. Ceux qui, à l'extérieur, ont intérêt à ce que ce dossier redevienne une affaire interne congolaise n'attendent pas autre chose que cette phrase.
Il faut ici rendre à Martin Fayulu ce qui lui revient, et l'objection est sérieuse. Il ne demande pas l'impunité, il demande la présence. Sa position est ancienne et cohérente : en février 2026, il avait salué la démarche de création d'une commission vérité et réconciliation, selon une dépêche de l'ACP. Aucun conflit ne s'est jamais réglé sans parler à ceux qu'on combat, et l'État congolais lui-même l'admet, puisqu'il a libéré quinze détenus dans un cadre négocié. Enfin, l'exclusion pratiquée jusqu'ici n'a produit ni paix, ni retour des déplacés. L'argument de l'inclusion n'est pas absurde.
Mais l'inclusion se construit, elle ne se proverbialise pas. Trois conditions rendraient la démarche défendable, et aucune ne figure dans la formule. Un mandat écrit, disant ce que le dialogue peut décider et ce qu'il ne peut pas effacer. Une articulation explicite avec la justice, pour que venir parler n'éteigne aucune poursuite. Et une place réservée aux victimes de l'Est, avec voix délibérative, pas en figuration.
Tant que ces trois pièces manquent, la phrase reste ce qu'elle est : une manière élégante de demander à des millions de Congolais de tenir la bassine pendant que d'autres discutent.
À lire aussi sur BETO
- RDC : ce que Tshisekedi a dit du dialogue au lendemain de l'échéance du 15 août
- Ultimatum C64 du 15 août : ce qui s'est vraiment passé en coulisses
- Après un ultimatum sans effet immédiat, la C64 joue sa crédibilité le 15 septembre
- La C64 projette une marche le 15 septembre contre tout changement constitutionnel
- Les 7 points de friction qui séparent le pouvoir, l'opposition et les Églises
- Dialogue : " Félix Tshisekedi ne peut pas être arbitre et garant "
- Tshisekedi face au piège de l'ultimatum du 15 août
- Les mécanismes de vérification de l'accord de Washington
- Le protocole de désarmement des FDLR
- État de siège : prorogation de quinze jours en Ituri et au Nord-Kivu
- Campagne de solidarité : ce que l'État demande aux Congolais à partir du 25 août
- Financements extérieurs : 8,3 milliards de dollars obtenus et non dépensés
- Budget 2026 : le fonctionnement dépasse ses crédits, l'équipement reste à 0,24 %
- Sud-Kivu : les FARDC repoussent les attaques du M23
- Le gouvernement dénonce la poursuite des activités hostiles du RDF/M23
The post Dialogue national : " les linges sales se lavent en famille ", la formule de Fayulu qui efface les victimes appeared first on BETO.
Source : https://beto.cd/fayulu-linges-sales-famille-dialogue-rdc-methode-reglement/
0 Commentaires