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Verdict : TROMPEUR

Un potentiel de terres cultivables de 75 à 80 millions d'hectares figure bien dans des documents officiels congolais depuis avril 2010. Mais présenté comme une superficie de " terres arables ", il vaut cinq fois la valeur que mesurent les bases de la FAO et de la Banque mondiale, soit 14,9 à 16,1 millions d'hectares en 2023. Le verdict porte sur cet usage, pas sur l'existence du potentiel agronomique.

L'énoncé vérifié a été prononcé à Kinshasa le 2 août 2022, devant la SADC

Le 2 août 2022, au lancement de la 6e semaine annuelle de l'industrialisation de la Communauté de développement de l'Afrique australe, le Premier ministre Jean-Michel Sama Lukonde a déclaré : " La République démocratique du Congo détient plus de 80 millions de terres arables avec une pluviométrie régulière, une faune et une flore qui vont bien lui permettre de développer une chaîne agro-industrielle. " Radio Okapi la reprenait encore le 21 avril 2025 en l'attribuant à la FAO : " la RDC dispose de 80 millions d'hectares des terres arables et 4 millions de terres irrigables ".

FAOSTAT mesure 16,06 millions d'hectares arables en 2023, la Banque mondiale 14,9 millions

La base de la FAO sur l'utilisation des terres, millésime 2026, crédite la RDC de 16 063 090 hectares de terres arables en 2023. L'indicateur AG.LND.ARBL.HA de la Banque mondiale, alimenté par la même source et arrêté au 13 juillet 2026, en retient 14 897 864. Les deux séries proviennent de la FAO et diffèrent selon le millésime de révision. La définition, elle, est commune et restrictive : les terres arables sont les terres portant des cultures temporaires, les prairies temporaires, les jardins maraîchers et les jachères temporaires, à l'exclusion des terres abandonnées après culture itinérante.

Les terres agricoles, notion plus large qui ajoute cultures pérennes et pâturages permanents, atteignent 36 220 190 hectares. Les 80 millions valent donc 2,2 fois toutes les terres agricoles du pays et cinq fois ses terres arables. Rapportés aux 226,71 millions d'hectares de terres du pays, eaux intérieures exclues, ils feraient 35,3 % de cette surface, quand les terres arables mesurées en pèsent 7,1 %.

Une addition dit ce que le chiffre suppose. La RDC compte 139,75 millions d'hectares de terres forestières et 18,2 millions de pâturages permanents en 2023. Ajoutés aux 80 millions d'hectares revendiqués comme arables, ils donnent 237,95 millions, pour une superficie de terres qui n'excède pas 226,71 millions. Le compte dépasse le pays de 11,24 millions d'hectares. Les 80 millions ne décrivent pas un stock existant, mais une aptitude des sols dont l'essentiel est aujourd'hui sous couvert forestier.

Un document officiel congolais d'avril 2010 chiffre à 75 millions d'hectares les terres agricoles

En avril 2010, la " Stratégie sectorielle de l'agriculture et du développement rural " du ministère de l'Agriculture et du ministère du Développement rural écrivait : " Les terres agricoles, évaluée à environ 75 000 000 ha, sont très peu (environ 10 % exploitées annuellement) valorisées par l'agriculture qui utiliserait environ 3,5 millions ha, et l'élevage, quelque 4,5 millions ha. " Le document parlait alors de terres agricoles, donnait un potentiel et chiffrait la part réellement travaillée. En septembre 2021, la feuille de route congolaise pour le Sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires, préparée par la Taskforce RDC-UNFSS sous la coordination de la Présidence, inscrit à la puce " pôles économiques " : " 80 millions d'hectares de terres arables, seulement 1/10ème mis en valeur, 4 millions d'hectares de terres irrigables ". Le mot a changé, le statut du chiffre non.

14,47 millions d'hectares récoltés en 2023, et 11 000 hectares équipés pour l'irrigation

Les superficies effectivement récoltées en RDC totalisaient 14 465 617 hectares en 2023, toutes cultures confondues, agrégats exclus, contre 6 053 404 hectares en 2000. Le manioc en occupe 5,54 millions, le maïs 3,03 millions, le riz 1,76 million. Cette superficie équivaut à 18 % des 80 millions revendiqués, et non aux 10 % répétés depuis 2010. Sur l'irrigation, la RDC compte 11 000 hectares équipés, chiffre inchangé de 2000 à 2023, face à 4 millions d'hectares annoncés comme irrigables.

L'énoncé " nourrir 2 milliards de personnes " date du 12 octobre 2016 et ne s'adosse à aucun calcul publié

Le 12 octobre 2016, en conférence de presse des Nations unies à Kinshasa, le représentant de la FAO en RDC, Alexis Bonte, déclarait : " Ici, comme on le sait, on a 80 millions d'hectares qu'on peut cultiver mais on en cultive que 10%. Et si on pouvait cultiver ces 80 millions d'hectares, on pourrait alimenter 2 milliards de personnes. Deux milliards de personnes, c'est toute l'Afrique, les Etats-Unis, l'Europe et encore quelques autres pays. " Il disait " qu'on peut cultiver ". La reprise a retenu " arables ". Aucune publication ne détaille le rendement, la ration journalière ni la surface par personne qui conduiraient à ce total : l'énoncé circule sans démonstration accessible.

26,5 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë et 1,09 milliard de dollars d'importations

Le 24e cycle d'analyse IPC, publié le 4 novembre 2025, classait 24,8 millions de Congolais en phase 3 ou plus pour septembre-décembre 2025, soit 21 % de la population analysée, dont 3 230 000 en phase 4, et projetait 26,6 millions pour janvier-juin 2026. L'actualisation présentée le 13 mai 2026 par la FAO et le Programme alimentaire mondial retient plus de 26,5 millions de personnes, dont plus de 3,6 millions en urgence alimentaire. " Loin de s'atténuer, la crise s'est enracinée et complexifiée, piégeant des millions de ménages vulnérables dans un cycle de besoins persistants ", a déclaré David Stevenson, représentant du PAM en RDC.

Le pays a importé 1 723 156 tonnes de produits agricoles et alimentaires en 2023, pour 1,09 milliard de dollars, quand ses exportations agricoles rapportaient 192,1 millions. Blé, riz, maïs et farines céréalières en font 842 000 tonnes et 351,7 millions de dollars. La feuille de route de 2021 de la Présidence avançait " 2 milliards de USD (40% du budget national) en produits alimentaires ", sans année de référence.

Le verdict

Le chiffre de 80 millions d'hectares n'est pas inventé et le potentiel agronomique congolais n'est pas en cause. C'est une estimation de terres cultivables, née dans des documents de politique agricole qui la présentaient comme telle. Employé pour dire ce dont la RDC " dispose " en terres arables, il multiplie par cinq une grandeur que la FAO et la Banque mondiale mesurent chaque année, et fait passer pour un stock disponible ce qui suppose de défricher des terres forestières. Verdict : trompeur, sur l'usage qui en est fait.

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Source : https://beto.cd/beto-verite-rdc-80-millions-hectares-terres-arables/