Il fut un temps où cet homme-là tenait exactement le discours inverse. " On a plus le droit de la fermer. La parole c'est nous, le pouvoir c'est nous ", proclamait le rappeur Lexxus Legal, de son nom civil Alex Dende, dans un entretien consacré au rap congolais. Devenu porte-parole de l'opposant Martin Fayulu, le même homme vient d'écrire : " J'ai choisi, depuis un temps, la distance et le silence. " Entre les deux phrases, il n'y a pas seulement des années. Il y a une fonction.

Le texte publié sur ses réseaux sociaux ne nomme personne. Il évoque des convictions qui ne sont plus " en phase avec certaines orientations ", des " batailles internes " qu'il refuse d'alimenter, un " bloc déjà sous pression ". Aucune de ces formules ne désigne Martin Fayulu, ni l'ECiDé, ni la Coalition Article 64. Cette précision n'est pas un détail de prudence : elle est le sujet même du texte, puisque son auteur explique avoir renoncé à parler pour ne pas nommer.

Le " moindre mal " a une date d'expiration

Un élément ancien éclaire l'affaire mieux que tout commentaire. Quand Alex Dende s'est présenté aux élections législatives comme candidat indépendant rattaché au parti de Martin Fayulu, il qualifiait ce dernier de " moindre mal ".

La formule est d'une honnêteté rare en politique, et elle porte en elle ce qui arrive aujourd'hui. Un engagement présenté comme un moindre mal n'est pas une adhésion, c'est un calcul. Il tient aussi longtemps que le calcul tient. Le jour où les " orientations " changent, ou paraissent changer, l'arithmétique se refait, et la distance devient la suite logique de l'équation initiale. Lu ainsi, le texte du porte-parole ne raconte pas une rupture : il raconte l'échéance d'un contrat que son auteur avait décrit dès le premier jour comme conditionnel.

Ce que la fonction fait à une voix

Le second ressort est plus profond, et il concerne le métier. " Je suis la fausse note au pays de la rumba ", disait le rappeur, qui reprochait au genre national sa redondance sentimentale : " C'est bien la rumba, mais à un moment donné, c'est trop, je t'aime, je t'aime, je t'aime. " Il revendiquait une musique capable de " faire danser le cerveau ", dans un rap congolais qu'il décrivait consacré à 80 % aux faits sociaux, aux jeunes défavorisés, aux infrastructures, aux maladies et au système politique.

Un porte-parole fait exactement l'inverse d'une fausse note. Sa fonction est d'être en accord, au sens musical du terme, avec celui dont il porte la voix. La dissonance, qui était son métier et sa signature, devient dans ce rôle une faute professionnelle. Voilà le piège que ce parcours révèle, et il n'est pas propre à un homme : toute opposition qui recrute des artistes et des voix de la société civile achète une audience et une crédibilité, et impose en échange le silence sur ce qui fâche.

Le gain est réel pour les partis, qui accèdent à une jeunesse qu'ils ne touchent pas. Le coût est réel pour ceux qu'ils recrutent, et il se paie en années de voix confisquée. Ici, il se paie aussi devant un public qui avait entendu " la parole c'est nous " et qui lit aujourd'hui l'explication d'un mutisme.

Ce que la séquence exige

Le retour à la parole n'est pas neutre dans le calendrier. Martin Fayulu exigeait, le même jour depuis Paris, la présence de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa au dialogue national. Deux jours plus tôt, le 15 août, expirait l'échéance que la Coalition Article 64, dont l'ECiDé est l'une des cinq composantes, avait fixée pour la convocation officielle du dialogue. Aucune ordonnance n'a été signée. Une marche nationale est annoncée pour le 15 septembre vers le Palais du Peuple.

Une opposition entre dans cette séquence avec un porte-parole qui vient de dire publiquement qu'il ne partage pas tout. C'est un handicap si la parole reste empêchée. C'est un atout si elle redevient une parole, c'est-à-dire quelque chose qui engage celui qui la prononce.

" Le silence avait sa raison. La parole a désormais la sienne. Avançons. " La phrase ne dit ni au nom de qui il parlera désormais, ni s'il demeure porte-parole. C'est la seule question qui vaille, et elle se règlera à la prochaine déclaration : au nom d'un autre, ou en son nom propre.

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