Le rescapé de la salle de fête de Lingwala ne met pas en cause le bâtiment. Il met en cause les hommes. " Vu que c'était fait dans la précipitation, la sécurité n'avait pas vraiment fait son travail, donc c'était devenu incontrôlable ", déclare Dominique dans un témoignage sonore adressé à l'Agence congolaise de presse. Et il ajoute : " Si la situation avait été gérée pour que la sortie se fasse de façon ordonnée, je pense qu'on aurait évité beaucoup de choses. "

Sa phrase désigne une fonction précise : celle qui, dans un rassemblement, ouvre les portes, oriente les flux et décide de l'ordre de sortie. Cette fonction porte un nom dans les manuels internationaux, celui de gestion de foule. Elle n'a pas d'existence juridique en République démocratique du Congo.

Un secteur régi par un arrêté, sans loi

Ce que l'on appelle " la sécurité " dans un événement kinois relève, quand elle est confiée à une entreprise, du régime des sociétés de gardiennage. Ce régime repose sur un arrêté ministériel, l'arrêté n° 25/CAB/MININTERSECDAC/037/2014 du 27 juin 2014, qui modifie et complète l'arrêté n° 98/008, dont l'ossature remonte à 1970. Il fixe notamment des règles sur la tenue des agents et sur leur formation.

Aucune loi ne régit le secteur. C'est le constat central de l'étude publiée en juin 2021 par l'Africa Resources Watch sur les sociétés de sécurité privée en RDC : l'absence d'un texte de rang législatif sur la gestion, la gouvernance et le contrôle du secteur y est identifiée comme la principale faiblesse du dispositif.

Le ministère de l'Intérieur tient un registre des sociétés agréées et de leurs dirigeants. L'étude relève que ce registre existe mais qu'il ne comporte pas toutes les informations, notamment sur l'effectif réel des sociétés, et qu'il y a inadéquation entre le nombre d'entreprises inscrites et celles qui opèrent effectivement. Elle chiffre à environ trois cents le nombre de sociétés enregistrées dans le pays.

Sur la formation, le même travail parle du " caractère aléatoire, voire inexistant de la formation des dirigeants des entreprises de sécurité privée ainsi que de leurs agents ". La République démocratique du Congo n'a signé ni le Document de Montreux, ni le Code de conduite international des entreprises de sécurité privée.

Ce qu'aucun texte n'exige

La législation congolaise sur les lieux recevant du public, l'ordonnance n° 325/T.P. du 28 octobre 1944, porte sur le bâti : la largeur des issues, le sens d'ouverture des portes, l'éclairage de sûreté, la jauge. Elle ne dit rien des personnes chargées de faire sortir le public.

Aucun texte congolais que nous ayons identifié n'impose à l'organisateur d'un événement privé de désigner des agents formés à l'évacuation, d'établir un plan de sortie, de désigner un responsable de l'ordre de dégagement, ni de tenir un briefing de sécurité avant l'ouverture des portes. L'arrêté de 2014 encadre l'entreprise de gardiennage ; il ne définit pas de mission de gestion de foule.

La différence n'est pas doctrinale. Elle sépare deux choses que le témoignage de Dominique met côte à côte : une sortie trop étroite, qui relève du bâtiment, et une sortie mal gérée, qui relève des hommes. Le droit congolais traite la première depuis 1944. Il ne traite pas la seconde.

Ce que les autorités avaient déjà dit en 2024

La question a déjà été posée à Kinshasa, dans les mêmes termes, il y a vingt-cinq mois. Après la bousculade du concert de Mike Kalambayi au stade des Martyrs, qui a fait neuf morts le 27 juillet 2024, le ministre de la Santé publique Roger Kamba mettait en cause l'organisation. Les organisateurs, disait-il, doivent contacter les autorités pour une bonne organisation, et la sécurité sanitaire n'avait clairement pas été respectée.

Le gouverneur de la ville, Daniel Bumba Lubaki, annonçait le même soir qu'une commission de crise enquêtait sur les circonstances et devait établir les responsabilités. Ses conclusions n'ont pas été rendues publiques.

Le lendemain, le vice-Premier ministre de l'Intérieur Jacquemain Shabani suspendait les activités non sportives aux stades des Martyrs et Tata Raphaël et prenait un engagement : " Nous avons aussi pris l'engagement de veiller à ce que la règlementation sur ce type d'évènement soit renforcée. "

Vijana, deux fois en deux ans

Le parallèle se lit jusque dans les adresses des hôpitaux. En juillet 2024, les victimes du stade des Martyrs ont été réparties entre le centre de santé Vijana, dans la commune de Lingwala, et le centre hospitalier de Ngiri-Ngiri.

Le 5 septembre 2026, le bourgmestre de Lingwala, Norbert Mushinga, a indiqué que les blessés de la salle de fête avaient été acheminés au camp Kokolo, au centre hospitalier Vijana et à l'hôpital du Cinquantenaire. Le même centre, dans la même commune, reçoit pour la deuxième fois en deux ans les blessés d'un écrasement de foule.

Une enveloppe, et non un droit

Reste la question que le témoignage n'aborde pas et que les familles poseront : qui paie. Le précédent de 2024 renseigne sur le mécanisme réellement à l'œuvre. Le gouverneur s'était rendu au chevet des blessés le soir même et avait apporté une aide financière destinée aux médicaments et à la nourriture des patients, ainsi qu'une enveloppe pour la conservation des corps des victimes identifiées. Le directeur médical de Vijana l'a raconté en ces termes : il est venu, il a vu les malades, il les a réconfortés, il a apporté une aide financière pour les médicaments et la nourriture.

Ce mécanisme est celui du geste, non celui du droit. Il ne repose sur aucune ligne budgétaire dédiée, aucune assurance obligatoire de l'exploitant, aucune responsabilité civile organisée par un texte propre aux lieux de rassemblement.

L'État a pourtant expérimenté l'autre voie il y a moins d'un an. Après l'incendie du site artisanal de Delvaux, la Première ministre avait réuni le 21 octobre 2025 les ministères concernés, l'Autorité de régulation et de contrôle des assurances et plusieurs institutions financières pour bâtir un projet pilote assorti d'un mécanisme assurantiel, destiné à être dupliqué sur les autres sites exposés de Kinshasa. Les salles de fête n'étaient pas dans le périmètre.

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