La République démocratique du Congo va compter sa population deux fois, en même temps, par deux administrations différentes.

Le compte rendu de la 98e réunion du Conseil des ministres, lu le vendredi 11 septembre 2026 à la RTNC annonce le lancement d'une opération d'identification de masse de la population par l'Office national d'identification de la population, à la mi-décembre 2026.

Au même moment, le deuxième recensement général de la population et de l'habitat est en cours de préparation, sous la conduite du Bureau central de recensement, avec un dénombrement annoncé pour 2027.

Deux opérations nationales, deux textes fondateurs, deux ministères de tutelle, deux financements.

Ce qui sépare un recensement d'une identification

La distinction n'est pas de vocabulaire, elle est écrite dans le droit congolais lui-même.

Le décret n° 22/07 du 2 mars 2022 institue le Fichier général de la population. Son article 2 prévoit un enregistrement " de façon continue " de données biographiques et biométriques nominatives. Son article 6, point 6, précise que ces données ne peuvent servir " à des fins statistiques " qu'" à condition qu'elles soient anonymes ".

Un registre d'identification est donc nominatif, permanent et individuel. Un recensement est anonyme, ponctuel et statistique. Le premier sert à délivrer des titres et à ouvrir des droits. Le second sert à connaître une population pour décider des politiques publiques.

L'article 5 du même décret ajoute une obligation qui pèse sur toute l'administration : chaque entité publique détenant une base de données personnelles doit la transmettre à l'ONIP.

Deux chaînes administratives distinctes

Le recensement relève du décret n° 011/36 du 31 août 2011. Il est conduit par le Bureau central de recensement, rattaché à l'Institut national de la statistique, sous la tutelle du ministère du Plan.

L'identification relève du décret n° 011/48 du 3 décembre 2011, complété par les décrets n° 22/07 et n° 22/08 du 2 mars 2022. Elle est conduite par l'ONIP, sous la tutelle du ministère de l'Intérieur.

Deux ministres, deux budgets, deux calendriers.

Ce que coûte le recensement, selon les documents officiels

Les chiffres publiés ne concordent pas.

La feuille de route 2025-2027, présentée à la Commission nationale du recensement le 13 novembre 2025, retient 188,47 millions de dollars. Le 30 janvier 2026, devant la 76e réunion du Conseil des ministres, le ministre du Plan Guylain Nyembo avance 192 millions.

Onze semaines séparent les deux chiffres.

Le financement, lui, a été réuni lors d'une table ronde des bailleurs le 23 mars 2026 : plus de 200 millions de dollars d'engagements, soit 83 % du besoin selon l'UNFPA. La Banque mondiale apporte 100 millions, dont 75 pour le recensement. La Banque africaine de développement 80 millions, dont 50 pour les opérations et 30 pour le renforcement des capacités. Les Nations unies 3 millions. L'État congolais 30 millions.

Cette Commission nationale du recensement, réunie le 13 novembre 2025 sous la présidence de la Première ministre Judith Suminwa, tenait alors sa première séance depuis 2013, selon le Bureau central de recensement lui-même. Douze ans sans réunion, pour l'organe chargé de piloter l'opération.

Ce que coûte l'identification, et ce qu'on n'en sait pas

L'histoire du volet identification est celle d'un contrat rompu.

Le marché attribué au consortium AFRITECH, associé au nom d'IDEMIA, portait sur 697 millions de dollars, dont 104 millions à la charge de l'État et 593 millions financés par le privé. L'Inspection générale des finances l'a suspendu le 12 juin 2024, relevant une surfacturation de 444 millions sur les infrastructures, un partage de recettes de 60 % pour le privé contre 20 % pour l'État, une garantie jugée illégale sur les avoirs de la Banque centrale, et une " usurpation de dénomination ", IDEMIA ayant nié tout contrat direct avec la RDC. Le contrat a été rompu par consentement mutuel le 12 août 2024.

Vingt millions de dollars avaient déjà été décaissés. Une partie a été retournée au Trésor et doit financer le centre de données de l'ONIP.

Le 12 novembre 2025, devant le Sénat, le vice-Premier ministre de l'Intérieur Jacquemain Shabani indiquait qu'un nouvel appel d'offres était à l'étude à la Direction générale du contrôle des marchés publics.

L'attributaire et le montant de ce nouveau marché ne sont pas connus. Le compte rendu du Conseil des ministres du 11 septembre ne les mentionne pas davantage, alors que l'opération doit démarrer dans trois mois.

La méthode annoncée part du fichier électoral

L'identification doit se faire par strates, dix au total, province par province, Kinshasa servant de pilote.

La première strate est constituée des électeurs déjà enrôlés par la Commission électorale nationale indépendante. Le fichier électoral de 2022 a été officiellement remis à l'ONIP le 19 février 2026 par le président de la CENI Denis Kadima, lors d'une cérémonie présidée par le vice-Premier ministre de l'Intérieur.

La coordination existe, mais elle date de 2022

Les deux administrations ont déjà travaillé ensemble. Du 14 au 26 juillet 2022, un test de méthodologie cartographique mutualisée a été mené à Masi-Manimba, réunissant une soixantaine d'experts de l'Institut national de la statistique, du Bureau central de recensement et de l'ONIP, avec l'appui de l'UNFPA. L'exercice a été évalué les 2 et 3 novembre 2022.

Quatre ans plus tard, aucune coordination n'est annoncée entre les deux institutions pour l'opération de décembre 2026. Ni le compte rendu du Conseil des ministres, ni les communications du Bureau central de recensement consultées n'en font état.

La question est pourtant concrète : les agents de l'ONIP et ceux du recensement iront frapper aux mêmes portes, dans les mêmes quartiers, à quelques mois d'intervalle, pour poser une partie des mêmes questions.

L'autorité qui devrait autoriser les deux n'est pas en place

L'article 187 de l'ordonnance-loi n° 23/010 du 13 mars 2023 portant code du numérique soumet à autorisation préalable de l'Autorité de protection des données plusieurs traitements qui concernent directement ces deux opérations : le point 3 vise le traitement portant sur le numéro national d'identification, le point 4 les données biométriques, le point 5 les traitements poursuivant une finalité statistique d'intérêt public.

L'identification relève des points 3 et 4. Le recensement relève du point 5.

Cette Autorité de protection des données est créée par l'article 262 du même code. Le décret du Premier ministre qui devait en fixer l'organisation et le fonctionnement reste introuvable, et rien dans les sources consultées n'établit qu'elle soit opérationnelle.

Deux opérations de collecte massive de données personnelles vont donc démarrer alors que l'organe chargé de les autoriser n'est pas installé.

Ce que le pays sait de lui-même

Le dernier recensement général remonte au 1er juillet 1984. Il avait dénombré 29 916 800 habitants, dont 14 543 800 hommes et 15 373 000 femmes, selon l'annuaire démographique des Nations unies.

Quarante-deux ans plus tard, la population congolaise est estimée à plus de 112,8 millions d'habitants, chiffre cité aussi bien par la Banque africaine de développement que par la Présidence. C'est une estimation par projection, pas un dénombrement.

Entre les deux, toutes les politiques publiques congolaises, les découpages électoraux, les budgets provinciaux et les programmes de santé ont été calculés sur des projections.

Ce que nous n'avons pas pu établir

Le budget de l'opération d'identification de décembre 2026 n'est pas public. Ni son coût total, ni son financement, ni l'identité de l'opérateur retenu.

Le compte rendu officiel de la 98e réunion du Conseil des ministres n'était pas encore mis en ligne sur les sites du gouvernement au moment où nous écrivons. Nous travaillons sur la version rapportée par l'ACP.

Le mois exact du dénombrement du recensement n'est pas fixé : le Bureau central de recensement annonce " 2027 ", sans plus de précision.

Nous avons sollicité l'ONIP sur le budget et l'opérateur, le Bureau central de recensement sur le calendrier du dénombrement, et le ministère du Numérique sur l'état d'installation de l'Autorité de protection des données.

Nous n'avions pas reçu de réponse à l'heure de publication.

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Source : https://beto.cd/onip-rgph2-deux-comptages-population-autorite-protection-donnees/