Paul Rusesabagina a raconté à Washington, le jeudi 29 octobre, les deux ans et sept mois qu'il dit avoir passés à l'isolement dans une prison rwandaise. L'ancien directeur de l'Hôtel des Mille Collines de Kigali, dont l'histoire a inspiré le film Hotel Rwanda, s'exprimait au siège du National Endowment for Democracy, à l'occasion de la Journée internationale des prisonniers politiques, lors d'un panel modéré par le président de l'organisation, Damon Wilson. Son intervention a été relayée par le journaliste Stanis Bujakera sur son compte X.
" Quand j'étais en enfer, je ne croyais plus jamais redevenir un être humain "
Devant une salle silencieuse, Paul Rusesabagina a résumé ces années en une phrase. " Quand j'étais en enfer, je ne croyais plus jamais redevenir un être humain ", a-t-il dit. Celui qui affirme avoir abrité 1 268 personnes pendant les quatre-vingt-dix jours du génocide de 1994 est revenu sur son exil à partir de 1996, puis sur son enlèvement du 27 août 2020. Il dit avoir été piégé par un homme qui se présentait comme pasteur, puis emmené au Rwanda les mains liées et la tête couverte d'un sac. Il affirme y avoir été torturé et maintenu à l'isolement pendant deux ans et sept mois.
Condamné en 2021 à vingt-cinq ans de prison pour terrorisme, sur des accusations liées à la branche armée de son mouvement politique qu'il a toujours rejetées, il avait été libéré en mars 2023 après une commutation de peine. L'homme qui avait dirigé l'enquête ayant conduit à cet enlèvement figure parmi les diplomates que Kigali a proposés comme ambassadeurs en juin dernier.
" Ce qui m'a gardé en vie, c'était ma famille et la communauté internationale "
Interrogé sur les circonstances de sa libération, il a attribué sa survie à deux forces. " Quand vous voyez quelqu'un en difficulté, ne vous taisez jamais. Parlez de cette personne. Allez partout et parlez d'elle ", avait-il enseigné à son épouse et à ses enfants. La consigne a été suivie : la mobilisation a entraîné le Congrès et le Sénat américains, l'Union européenne, le gouvernement belge et plusieurs organisations humanitaires. " Ce qui m'a gardé en vie, c'était ma famille, c'était la communauté internationale et c'était vous ", a-t-il conclu, en remerciant son épouse, présente dans la salle, et ses enfants.
La répression transnationale, un terme que Washington applique déjà au Rwanda
Évoquant la répression transnationale, Paul Rusesabagina s'est présenté comme le seul, selon lui, à avoir été enlevé depuis les États-Unis, ramené au Rwanda, torturé, détenu deux ans et sept mois, et à en être sorti vivant. D'autres n'ont pas eu cette chance, a-t-il rappelé, citant des opposants rwandais assassinés au Kenya et des victimes en Ouganda, en Afrique du Sud et dans plusieurs pays européens.
Le terme n'est pas de lui. Le Rwanda figure depuis 2022 parmi les États que Freedom House classe au premier rang des auteurs de répression transnationale, pour le harcèlement et les menaces visant ses exilés, y compris aux États-Unis.
Le cas Victoire Ingabire, et ce que le parquet rwandais a produit
Interrogé par la salle, Paul Rusesabagina a élargi son propos aux autres prisonniers politiques rwandais, à commencer par l'opposante Victoire Ingabire Umuhoza, arrêtée le 19 juin 2025 à son domicile de Kigali. Selon lui, elle est détenue pour avoir lu un livre que les autorités ne voulaient pas qu'elle lise. " Est-ce que lire un livre, c'est un crime ? Un crime politique ? ", a-t-il demandé.
Le dossier donne à cette question un fondement précis. Human Rights Watch a rapporté, le 24 juin 2025, que le parquet rwandais fonde ses accusations de complot en vue d'inciter à l'insurrection sur l'acquisition par le groupe du livre Blueprint for Revolution, de Srdja Popovic, et sur la participation à une session de formation du Center for Applied Non-Violent Actions and Strategies. L'ouvrage et la formation portent sur la résistance pacifique à l'autoritarisme. L'usage de la messagerie Jitsi et de pseudonymes pendant cette formation a également été présenté comme un élément à charge.
Amnesty International écrivait le 19 septembre 2025 que Victoire Ingabire est accusée d'avoir " créé ou rejoint une organisation criminelle ", " conspiré pour commettre des infractions contre le gouvernement " et " incité à des troubles ou de l'agitation au sein de la population ". Elle nie l'ensemble de ces accusations, et une condamnation l'exposerait à la réclusion à perpétuité. Un tribunal lui a refusé la liberté sous caution en juillet 2025. Pour le directeur régional de l'organisation pour l'Afrique de l'Est et l'Afrique australe, Tigere Chagutah, le message est que " l'opposition politique ne sera pas tolérée dans le pays ".
" N'abandonnez jamais, ne vous rendez jamais "
Paul Rusesabagina a aussi évoqué le cas d'un ancien détenu qui, affirme-t-il, a été tué devant la prison le jour même de sa libération. Interrogé sur ses contacts au Rwanda, il a répondu passer par des intermédiaires : toute personne qu'il joindrait directement " serait tuée le jour même ", a-t-il dit, se décrivant comme " l'un des plus recherchés dans le monde ".
Il s'est dit prêt à affronter la mort, dont il ignore " quand, où, qui, comment ", et convaincu de ne jamais mourir " une seconde avant le terme fixé par Dieu Tout-Puissant ". " N'abandonnez jamais, ne vous rendez jamais. Ce n'est jamais la fin tant que ce n'est pas la fin ", a-t-il lancé.
Rédaction
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