Plus de 33 000 patients ont été soignés pour malnutrition entre janvier et août 2026 dans les structures soutenues par Médecins sans frontières au Nord-Kivu. Sur l'ensemble de la République démocratique du Congo, l'organisation en avait pris en charge 53 000 sur toute l'année 2025. Le rythme des huit premiers mois de 2026, sur une seule province, dit l'ampleur de ce que la guerre et le retrait des bailleurs ont produit.
Un taux de malnutrition de 46 % à Walikale
Le chiffre le plus dur vient du territoire de Walikale. En novembre 2025, une analyse du Programme alimentaire mondial et de l'UNICEF y a relevé un taux de malnutrition aiguë globale de 46 %, et qualifié la situation d'urgente.
Ce que mesure ce taux mérite d'être dit. La malnutrition aiguë globale additionne les formes modérées et sévères, et s'évalue sur les enfants de moins de cinq ans. Un taux de 46 % signifie donc que, dans l'échantillon enquêté, près d'un enfant de cette tranche d'âge sur deux était atteint au moment du relevé. Le seuil d'urgence retenu par l'Organisation mondiale de la santé se situe à 15 %.

Un second relevé confirme la tendance ailleurs. En mars 2026, une évaluation de MSF à Katoyi a montré que près d'un enfant sur quatre dépisté souffrait de malnutrition aiguë, ce qui a déclenché une intervention d'urgence.
L'organisation appuie des unités nutritionnelles thérapeutiques intensives en milieu hospitalier et des soins ambulatoires dans les centres de santé, sur les zones qui enregistrent le plus de cas : Mweso, Walikale, Kibirizi, Masisi et Bambo. Cinq structures ambulatoires supplémentaires sont soutenues dans la seule zone de Walikale.
Ce que la fuite fait perdre d'un seul coup
Les combats menés par l'AFC/M23 et ses alliés contre les forces congolaises continuent de vider des localités entières. Près de cinq des 6,1 millions de déplacés internes que compte la RDC se trouvent au Nord-Kivu, au Sud-Kivu et en Ituri, selon les Nations unies.
Fuir, c'est perdre simultanément le logement, la terre et le revenu. Les familles se retrouvent dans des centres collectifs, dorment dehors ou se cachent en forêt. Celles qui sont hébergées pèsent sur des communautés d'accueil déjà à court de ressources.

Thérèse, 20 ans, vit aujourd'hui à Musonge, dans le territoire de Walikale, après avoir fui Mpofi, près du Masisi. Son mari a été tué fin 2025. " Je souffrais du froid. La pluie s'abattait directement sur nous ", raconte-t-elle de ces semaines passées en forêt avec ses enfants. Sa fille Biella, malade depuis sa naissance, les jambes, les bras et le corps gonflés, est traitée pour malnutrition aiguë sévère à l'Hôpital général de référence de Walikale.
Jawadi, 32 ans, a quitté le Sud-Kivu avec sa famille et a conduit son fils de 14 mois dans le même hôpital. " La vie à Bunyakiri était difficile, mais plus stable ", dit-il. " J'avais accès à mes champs et je pouvais cultiver ma nourriture. Ici, il est devenu très difficile de se nourrir. "
La terre est là, elle est devenue inaccessible
Le champ n'a pas disparu. C'est le chemin qui y mène qui est devenu dangereux. Les attaques, y compris des meurtres et des violences sexuelles, empêchent les cultivateurs d'atteindre leurs parcelles. Dans certaines zones, des groupes armés exigent des paiements informels pour les laisser cultiver, ce qui ajoute un péage à l'obstacle sécuritaire.
Cette taxation à la source est la marque de l'administration parallèle installée sur les territoires occupés, qui nomme et qui perçoit.
" Cela signifie que les familles perdent à la fois leur nourriture et leurs revenus, et sont contraintes de dépendre davantage des marchés, où les prix augmentent et où l'approvisionnement alimentaire se raréfie ", explique le docteur Fabien Kabongo, coordinateur médical adjoint de MSF au Nord-Kivu.
Loin même des lignes de front, l'accès au foncier se resserre. Des producteurs plus aisés contrôlent davantage de terres et produisent en masse, ce qui fragilise les petits exploitants. D'autres se détournent vers l'extraction d'or, de diamants et de cobalt.
" Je ne gagne pas assez d'argent pour nourrir correctement ma famille ", dit Chantal Hakishimana, mère de sept enfants, dont la petite-fille est soignée pour malnutrition au centre de santé de référence de Kachehembe. " Je travaille dans les champs. Si je trouve un endroit où planter des haricots, je le fais, mais toutes les terres cultivables servent actuellement au pâturage du bétail, il reste donc peu de terres pour les cultures. "
Des routes coupées, des vols humanitaires hors de prix
L'insécurité ne bloque pas que les paysans. Elle bloque aussi les livraisons de vivres et de médicaments. Les routes du Nord-Kivu sont souvent boueuses, dégradées ou impraticables, et les violences sur les axes rendent chaque convoi aléatoire.
" Le recours aux vols humanitaires constitue une solution pour les zones très difficiles d'accès, mais cette option est coûteuse et complexe sur le plan logistique ", explique le docteur Kabongo. " Cela peut affecter la disponibilité des approvisionnements et retarder les interventions médicales et humanitaires au moment où elles sont le plus nécessaires. "
4,3 % des besoins couverts
Le second facteur est financier, et il est chiffré. Selon l'UNICEF, seuls 4,3 % des besoins de financement de 2025 pour les interventions de sécurité alimentaire ont été couverts en RDC.
Ce sous-financement se voit dans les pharmacies. " Dans les centres de santé non soutenus par MSF, nous constatons une disponibilité limitée de médicaments essentiels, avec des rayons de pharmacie parfois presque vides ", dit le docteur Kabongo. " Dans certaines structures, les aliments thérapeutiques prêts à l'emploi sont disponibles en quantité limitée et, dans certains cas, ils font totalement défaut. "
La conséquence est clinique. Les familles retardent le recours aux soins jusqu'à ce que l'enfant soit critique, alors qu'un organisme dénutri résiste mal au paludisme, à la rougeole et à la tuberculose. Dans certaines zones du Nord-Kivu, MSF est la seule organisation médicale internationale présente, ou l'une des rares à intervenir de façon constante.
" MSF ne peut pas se substituer à elle seule à l'ensemble de la réponse humanitaire ", conclut le docteur Kabongo. " Un financement pérenne est urgent pour garantir que les enfants touchés par la malnutrition puissent accéder à l'alimentation ainsi qu'aux services de dépistage et de traitement dont ils ont besoin pour survivre. "
Un pays qui vise l'autosuffisance
Selon le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, plus de 26 millions de personnes ont connu en 2025 des niveaux de crise ou d'urgence en RDC, dont près de 4 millions au Nord-Kivu. D'autres campagnes de mesure portent ce total plus haut encore.
Ces chiffres se lisent à côté d'un objectif gouvernemental. Kinshasa vise l'autosuffisance alimentaire en deux ans, avec une priorité au maïs, au riz, au manioc et aux haricots. L'Est reste la part du territoire où cet objectif se heurte d'abord à la question de l'accès à la terre.
MSF documente ce coût depuis des années. Son rapport 2025 chiffrait déjà ce que la guerre fait aux civils et à ceux qui les soignent, et ses équipes tiennent la première ligne à Fizi face au paludisme et au choléra.
Ce qu'il faudra établir
Cinq éléments manquent et sont établissables auprès du Programme national de nutrition, du Bureau de la coordination des affaires humanitaires, du Programme alimentaire mondial et de l'UNICEF. La méthodologie de l'enquête de novembre 2025 à Walikale, en particulier la taille et la représentativité de l'échantillon sur lequel le taux de 46 % a été calculé. Le nombre d'enfants admis pour malnutrition aiguë sévère au Nord-Kivu toutes structures confondues, et non pour les seules structures soutenues par MSF. Le taux de létalité dans ces unités. Le niveau de couverture du financement de la sécurité alimentaire pour 2026, l'UNICEF n'ayant publié que celui de 2025. Et le nombre de zones de santé du Nord-Kivu dépourvues d'aliments thérapeutiques prêts à l'emploi.
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