Lorsque, du haut de la tribune officielle et sous l'onction des caméras nationales de la RTNC, le Général Sylvain Ekenge se permet d'assigner à une catégorie de femmes, en l'espèce les femmes tutsies, le qualificatif infamant de " dangereuses ", ce n'est pas une maladresse isolée qui se donne à entendre, mais un symptôme. Le symptôme d'une parole d'État qui, cessant d'être garante de l'unité civique, se mue en vecteur de suspicion collective.
Que, dans la foulée, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, entreprenne de rebaptiser la langue des Banyarwanda du Kivu en " Kihutu ", prétendant ainsi en réserver l'usage symbolique à un seul groupe au détriment des Tutsi congolais, n'est nullement fortuit.
Il s'agit d'une opération de redéfinition identitaire dont la portée excède la linguistique. Car la langue, en Afrique des Grands Lacs, n'est pas un simple instrument de communication : elle est un marqueur d'appartenance, un lieu de mémoire, une matrice de reconnaissance mutuelle. La nommer autrement, c'est en altérer le périmètre d'inclusion.
Derrière la substitution du Kinyarwanda par le " Kihutu " se dessine une tentative de naturalisation d'une fiction ethno-linguistique. On postule l'exclusivité là où l'histoire atteste la coexistence ; on décrète l'appartenance là où prévalait la pluralité. En procédant ainsi, le discours officiel ne se contente pas d'énoncer : il performe. Il produit ce qu'il dit. Il transforme l'altérité en anomalie, la diversité en menace, l'existence d'une composante nationale en corps étranger.
Plus grave encore est le silence qui entoure ces déclarations. Car l'institutionnalisation du discours de haine ne tient pas seulement à la virulence de certains propos ; elle tient à leur normalisation. Ce qui aurait dû susciter une indignation transpartisane au nom des principes constitutionnels d'égalité et de non-discrimination se dissout dans l'indifférence ou se perd dans les arguties politiciennes. L'absence de contradiction officielle équivaut à une caution tacite. Et le stigmate, n'étant plus contesté, s'installe.
L'État est tenu à une éthique de la retenue. Sa parole engage. Elle protège ou elle expose. Elle rassemble ou elle fracture. Lorsqu'elle désigne implicitement des citoyens comme suspects par essence, elle rompt le pacte de confiance qui fonde la communauté politique. Elle substitue à la citoyenneté, catégorie juridique universelle, une hiérarchie d'appartenances dont les contours sont mouvants, mais dont les effets sont redoutablement concrets.
De la banalisation à l'embrasement : la mécanique périlleuse du bouc émissaire
L'histoire politique du continent et d'ailleurs enseigne que nul incendie identitaire ne surgit ex nihilo. Il est précédé d'une longue incubation verbale. Les mots précèdent les actes ; ils les préparent, les légitiment, les excusent parfois.
Lorsque l'on essentialise une communauté, lorsque l'on insinue sa dangerosité intrinsèque, lorsque l'on conteste son enracinement national, on prépare les esprits à l'idée qu'elle puisse être tenue pour responsable des convulsions futures.
La mécanique est tristement connue : d'abord la catégorisation, ensuite la stigmatisation, enfin la désignation comme bouc émissaire. Le pouvoir, confronté à des crises structurelles sécuritaires, économiques ou institutionnelles trouve dans l'ethnicisation du débat public une diversion commode. Au lieu d'interroger les causes profondes, on pointe du doigt des visages. Au lieu d'assumer des responsabilités, on invoque des complots. L'ennemi intérieur supplée aux carences de la gouvernance.
Ce processus est d'autant plus dangereux qu'il s'inscrit dans un contexte régional chargé d'une mémoire douloureuse. Les Grands Lacs ne sont pas un espace vierge de précédents. Y manipuler les catégories identitaires revient à jouer avec des braises encore chaudes.
La banalisation du discours d'exclusion au sommet de l'État ne saurait être relativisée comme une simple rhétorique de circonstance ; elle participe d'une construction symbolique dont les conséquences peuvent excéder les intentions initiales.
Car une fois que la frontière entre le " nous " et le " eux " est tracée par la parole officielle, elle devient un instrument mobilisable par des acteurs moins scrupuleux. Les propos tenus dans l'enceinte ministérielle trouvent écho dans les réseaux sociaux, se radicalisent dans certains médias, s'enracinent dans l'imaginaire collectif. L'État, qui aurait dû être digue, devient source.
Attendre " que cela s'embrase " pour feindre la surprise et désigner des responsables secondaires relève d'une défausse morale. La prévention des conflits commence par la vigilance lexicale. Gouverner, c'est mesurer la portée des mots que l'on prononce, surtout lorsque ces mots touchent à l'identité et à la dignité des citoyens.
En définitive, l'enjeu n'est pas seulement celui de la protection d'une minorité particulière ; il est celui de la solidité même de l'édifice national. Une nation qui tolère l'exclusion symbolique de certains de ses enfants affaiblit la cohésion de l'ensemble. Le discours de haine, lorsqu'il s'institutionnalise, ne s'arrête jamais à sa cible initiale : il altère la culture politique tout entière.
Il appartient donc aux élites politiques, intellectuelles, religieuses de rompre avec cette dérive. De rappeler que la citoyenneté congolaise ne se fragmente pas au gré des opportunités discursives. De réaffirmer que la diversité n'est pas une menace, mais une donnée constitutive de la nation. Faute de quoi, le silence d'aujourd'hui pourrait bien devenir le regret de demain
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/La-parole-publique-comme-instrument-d-exclusion-et-du-stigmate.html
0 Commentaires