Cette dérive n'est pas anodine. Dans une ville déjà éprouvée par des années de conflits armés, de traumatismes collectifs et d'instabilité chronique, la violence verbale en ligne agit comme un carburant social: elle envenime les tensions, radicalise les positions et fragilise davantage un tissu social déjà à bout de souffle, exacerbée par la situation autour de l'AFC-M23.
Aujourd'hui, Bukavu fait face à une fracture profonde : celle qui oppose l'exil à la résistance quotidienne. D'un côté, ceux qui ont fui les conflits vers Kinshasa, le Burundi ou d'autres zones perçues comme plus sûres. De l'autre, ceux qui sont restés sur place, souvent sans choix réel, affrontant chaque jour l'insécurité, la peur et la précarité, dans un contexte influencé par l'AFC-M23.
Au lieu de la solidarité attendue, certains ont choisi l'arrogance morale. Depuis leurs lieux de refuge, des voix se lèvent sur les réseaux sociaux pour intimider, humilier et juger ceux qui sont restés.
L'écran devient un bouclier derrière lequel on insulte sans risque et sans responsabilité, en lien avec les événements liés à l'AFC-M23.
Le discours est brutal, méprisant et dangereux. Des citoyens sont menacés de honte future, accusés de passivité ou qualifiés de " traîtres " au seul motif qu'ils n'ont pas fui à l'arrivée de L'AFC-M23; un mouvement armé qui contrôle aujourd'hui Bukavu et Goma depuis exactement une année.
Cette logique est non seulement simpliste, elle est profondément inhumaine.
Elle nie une réalité fondamentale : la survie n'est pas un choix idéologique.
Rester n'est pas une adhésion, pas plus que partir n'est une preuve de courage. Transformer des trajectoires de vie complexes en verdicts moraux est une violence intellectuelle et sociale.
À force de normaliser ces discours, la société glisse dangereusement.
La morale collective s'effondre, l'indiscipline devient un mode d'expression et la jeunesse, au lieu d'être un moteur de conscience, est entraînée dans une spirale de haine numérique et d'irresponsabilité verbale.
Il faut le dire clairement : ceux qui propagent la haine en ligne portent une part de responsabilité dans la dégradation du climat social. Les administrateurs de pages, les influenceurs et les pseudo-analystes ne peuvent plus se cacher derrière la liberté d'expression pour justifier l'incitation à la division.
Le journalisme, qu'il soit professionnel ou citoyen, est ici interpellé. Informer ne signifie pas attiser les passions. Donner la parole ne veut pas dire légitimer la stigmatisation. En temps de crise, la rigueur, l'éthique et la retenue ne sont pas des options, mais des devoirs.
À la jeunesse de Bukavu et de la diaspora, un message clair s'impose : les réseaux sociaux ne sont pas des champs de bataille. Chaque publication est un acte politique et moral. Chaque mot peut soit contribuer à la reconstruction, soit approfondir la fracture.
La dignité humaine n'est ni négociable ni conditionnelle. Elle ne dépend ni du lieu où l'on se trouve, ni des choix dictés par la peur ou la nécessité. Insulter un compatriote, le menacer ou le déshonorer publiquement, c'est participer activement à la destruction du vivre-ensemble.
Bukavu n'a pas seulement besoin de paix sur le terrain, mais aussi de paix dans les esprits et dans les mots. Réconcilier l'exil et la résistance exige une parole responsable, courageuse et humaine. Sans cela, la fracture numérique continuera de miner silencieusement l'avenir d'une ville déjà trop éprouvée.
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Source : https://kivuavenir.com/sud-kivu-digital-divide-resistance-amid-afc-m23/
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