La Constitution de 2006 de la République démocratique du Congo appartient à cette catégorie rare de pactes fondateurs dont la portée excède la simple ingénierie institutionnelle pour revêtir une dimension quasi sacrale.
Fruit d'une histoire tourmentée, marquée par les affres de la guerre, des transitions incertaines et des recompositions fragiles, elle incarne un compromis historique destiné à conjurer les démons de la confiscation du pouvoir.
A cet égard, la limitation des mandats présidentiels n'est pas un simple dispositif technique : elle constitue le cœur battant de l'esprit constitutionnel, la garantie minimale d'une alternance pacifique et le verrou symbolique contre toute tentation hégémonique.
C'est précisément ce verrou que certains cercles du pouvoir, gravitant autour du président Félix Tshisekedi, semblent aujourd'hui vouloir éprouver, sinon contourner, sous couvert d'initiatives présentées comme nécessaires à la stabilité ou à la continuité de l'État.
Mais l'argument de la stabilité, si souvent invoqué dans les contextes fragiles, dissimule mal une tension plus fondamentale : celle qui oppose la légitimité du suffrage à la tentation de sa perpétuation indéfinie. Car la stabilité véritable ne procède pas de l'immobilisme des hommes, mais de la permanence des règles.
Altérer ces dernières pour prolonger les premiers reviendrait à substituer à l'État de droit une personnalisation du pouvoir dont l'histoire africaine et congolaise en particulier, a maintes fois démontré les dérives.
Face à cette dynamique préoccupante, une pluralité d'acteurs, opposants politiques, organisations de la société civile, intellectuels et franges vigilantes de l'opinion réaffirment avec vigueur l'intangibilité de la Constitution.
Leur mobilisation ne relève ni d'un réflexe partisan ni d'une posture d'opposition systématique ; elle s'inscrit dans une exigence de fidélité au pacte républicain. Défendre la limitation des mandats, c'est défendre l'idée même que nul, fût-il investi par les urnes, ne saurait s'ériger au-dessus de la loi fondamentale.
Le spectre du glissement et l'épreuve de maturité démocratique
L'histoire politique récente du continent africain regorge d'exemples où la tentation du " glissement " euphémisme pudique désignant la prolongation indue du pouvoir a ouvert la voie à des crises profondes, parfois irréversibles.
La République démocratique du Congo elle-même n'est pas étrangère à ces épisodes où le calendrier constitutionnel s'est trouvé distordu au gré des intérêts du moment, engendrant tensions, contestations et violences.
Dans ce contexte, toute initiative visant à réviser ou à contourner les dispositions limitant les mandats présidentiels ne saurait être perçue comme un simple ajustement juridique. Elle apparaît, aux yeux de nombreux Congolais, comme un test décisif de la sincérité du pouvoir en place. Car modifier les règles du jeu à l'approche de l'échéance qu'elles fixent équivaut, en dernière analyse, à en trahir l'esprit.
La mobilisation actuelle contre un tel scénario traduit une évolution notable : l'émergence d'une conscience citoyenne plus exigeante, moins encline à accepter les arrangements de coulisse et les interprétations opportunistes du droit.
Cette vigilance accrue constitue, en soi, un signe encourageant de maturation politique. Elle témoigne d'une appropriation progressive de la chose publique par les citoyens, qui ne se contentent plus d'être spectateurs, mais entendent devenir les garants actifs de l'ordre constitutionnel.
Il appartient dès lors au président Félix Tshisekedi et à son entourage de mesurer la portée historique de l'instant. Respecter la limitation des mandats ne serait pas un renoncement, mais un acte fondateur, susceptible d'inscrire durablement son nom dans la mémoire politique comme celui d'un dirigeant ayant choisi la primauté des institutions sur les intérêts personnels.
A l'inverse, céder à la tentation du maintien prolongé exposerait le pays à une érosion de sa légitimité démocratique et à des fractures dont nul ne saurait prédire l'issue.
Ainsi, au-delà des stratégies et des discours, c'est bien l'âme constitutionnelle de la nation qui se trouve aujourd'hui à l'épreuve. Entre fidélité au pacte de 2006 et dérive vers une personnalisation du pouvoir, le choix qui se dessine ne relève pas seulement de la politique : il engage l'avenir même de la RDC.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/L-architecture-constitutionnelle-en-RDC-comme-rempart-et-comme-serment.html
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