Lorsqu'ils répondent à leurs contradicteurs, leur démarche se distingue par une rigueur méthodologique remarquable : loin des emportements stériles, ils s'attachent à contextualiser avec précision, à mobiliser des éléments factuels d'une solidité difficilement contestable et à rétablir, avec une sobriété maîtrisée, la justesse des faits.
Une telle posture, à la fois didactique et d'une rigueur inflexible, leur permet non seulement de se prémunir contre les dérives d'une polémique stérile, mais surtout de contraindre leurs interlocuteurs à se confronter à leurs propres incohérences, les confondant avec une élégance qui relève davantage de l'administration de la preuve que de l'affrontement discursif.
Tel est précisément le cas en l'espèce, lorsque le Dr Jean-Damascène Bizimana entreprend de recadrer son homologue congolais Patrick Muyaya, en opposant à l'approximation des propos une rigueur factuelle et historique qui, sans emphase ni invective, en révèle les limites et en dissipe les artifices.
Car il est des paroles qui excèdent le simple cadre de l'expression politique pour s'inscrire dans une généalogie autrement plus sombre : celle des discours qui fragmentent, désignent et à terme, exposent.
Les propos de Patrick Muyaya, tenus sur Télé 50, s'inscrivent dans cette zone de gravité où le langage cesse d'être neutre pour devenir performatif.
D'après Muyaya, " c'est une guerre que nous vivons depuis 30 ans. Ici nous sommes à Bukavu, on est dans une partie du pays où la femme a été particulièrement victime des atrocités des Tutsi. Tous les Congolais, cette guerre, c'est la leur. On a un front militaire, on a un front politique, on a un front diplomatique, on a un front économique, on a un front médiatique, on a un front judiciaire. Ça nous permettra de résoudre un problème qui dure depuis 30 ans. "
Ces mots, cités sans altération, suffisent à eux seuls à nourrir une interrogation grave. L'expression " les atrocités des Tutsi ", en essentialisant un groupe, procède d'une rhétorique de généralisation qui, dans l'histoire des violences de masse, a trop souvent constitué le prélude à des dérives tragiques. Car les mots ne sont jamais anodins : ils tracent des lignes, fabriquent des ennemis, légitiment des hostilités.
L'expérience historique, notamment celle du Tribunal pénal international pour le Rwanda, a consacré avec force la responsabilité pénale des producteurs de discours de haine.
Les condamnations de Ferdinand Nahimana, Jean Bosco Barayagwiza et Hassan Ngeze, tout comme les aveux de Joseph Serugendo et Georges Henri Yvon Ruggiu, rappellent avec une implacable clarté que l'incitation verbale peut constituer l'antichambre du crime.
De la négation à la responsabilité : l'exigence d'un sursaut moral
Plus préoccupant encore que la teneur des propos est le déni qui les entoure. Car nier l'évidence de ses propres mots, ou tenter d'en altérer la portée, revient à prolonger leur effet délétère en refusant toute reddition morale.
Cette posture n'est pas sans précédent. Elle s'inscrit dans une continuité historique où certaines figures politiques ont cru pouvoir instrumentaliser le langage sans en assumer les conséquences, à l'image de Abdoulaye Yerodia Ndombasi, dont les déclarations infamantes demeurent, malgré l'absence de jugement, une tache indélébile.
Dès lors, la question n'est plus seulement politique, elle devient éthique. Peut-on, au regard de l'histoire récente de la région des Grands Lacs, se permettre de manier des catégories ethniques avec une telle désinvolture ? Peut-on ignorer que la stigmatisation répétée, même sous couvert d'analyse sécuritaire, alimente des imaginaires de haine dont les conséquences échappent ensuite à leurs auteurs ?
Il ne s'agit pas ici d'exiger l'impossible, mais simplement de rappeler l'essentiel : la responsabilité des mots. Face à de tels propos, une seule issue digne s'impose, non la fuite, non la dénégation, mais la reconnaissance.
Dire, avec sobriété et gravité : " Pardon chers internautes, moi, Patrick Muyaya, j'ai déconné, je confesse, je m'incline devant l'erreur, je retire mes mensonges. "
Car dans certaines circonstances, la parole qui répare vaut infiniment plus que celle qui persiste à diviser.
Tite Gatabazi
Source : https://fr.igihe.com/Les-mots-qui-accusent-ou-quand-le-verbe-devient-peril.html
0 Commentaires