Sous la chaleur sèche des stades, debout sur sa petite estrade, le bras droit levé vers le ciel, Michel Kuka Mboladinga ne bouge pas. Quatre vingt dix minutes. Cent vingt parfois. Personne, en République démocratique du Congo, ne sait plus quel match se joue sans regarder un instant cet homme silencieux au costume aux trois couleurs du pays. Depuis treize ans, il porte le surnom d'un autre homme, mort en 1961. Depuis dix huit mois, il est devenu, à lui seul, l'autre attraction congolaise du grand foot continental. Avant de partir, ces jours ci, vers Houston.

Sur les images qui restent de la dernière Coupe d'Afrique des nations au Maroc, on le voit avant tout les autres. Pas parce qu'il crie. Justement parce qu'il ne crie pas. Pas parce qu'il danse. Parce qu'il ne danse pas. Debout sur une petite estrade en bois posée à même les gradins, il fixe quelque chose qui n'est pas la pelouse. Son bras droit est levé. Sa main est ouverte, ferme, paume vers l'avant. Son visage est lisse. Son costume bleu, jaune, rouge le distingue dans la foule. Et autour de lui, le stade s'agite, pousse, frappe, chante. Lui non. Il est ailleurs. Il est, depuis 2013, ailleurs.

Cet homme s'appelle Michel Kuka Mboladinga. Il est né le 26 septembre 1976. Il a quarante neuf ans. Il vient du Zaïre d'alors, devenu République démocratique du Congo en 1997. À Kinshasa, où il a fait ses études primaires et secondaires, il a appris le football dans les matchs de quartier et dans les rumeurs sur la sélection nationale. Personne, à l'époque, ne l'aurait remarqué dans la rue. Aujourd'hui, dans cette même rue, on l'arrête tous les dix mètres.

Sur les réseaux, on l'appelle d'abord Lumumba. Puis Lumumba Vea. Et puis, depuis la CAN du Maroc, on l'appelle aussi " le supporter statue ". " Le petit fils de Lumumba ". Sur Yahoo, en anglais, ils ont titré " the statue supporter ". Sur Al Jazeera, ils ont écrit qu'il " quittait l'AFCON en héros ". La BBC a parlé de lui. AP News, l'agence américaine, lui a consacré une dépêche entière.

Une statue, un héros, une mission

L'histoire commence en 2013. Cette année là, Michel Kuka rejoint l'association officielle des supporters et animateurs des Léopards de la République démocratique du Congo. Il aurait pu chanter, agiter un drapeau, danser. Il choisit autre chose. Il choisit l'immobilité.

Pas n'importe laquelle. Celle d'une statue précise, érigée à Kinshasa, sur le mausolée de Patrice Emery Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo, héros de l'indépendance proclamée en juin 1960. Assassiné dix sept janvier 1961. Symbole, depuis, de tout ce que le pays a perdu et que beaucoup, en silence, espèrent encore retrouver.

C'est cette statue que Michel Kuka décide de prolonger dans les tribunes. Le bras droit levé, paume ouverte. La pose exacte. Pas un imitateur déguisé. Une présence. " Je suis un artiste, je suis animateur, c'est pour cela que je fais ça ", dira-t-il plus tard sur Brut. Le mot d'artiste compte. Ce qu'il fait n'est pas un cri de supporter. C'est une performance. Avec ce que cela suppose de discipline.

Avant chaque match, selon plusieurs articles publiés autour de la CAN 2025, Michel Kuka s'entraîne. Quarante cinq, parfois cinquante minutes d'immobilité à la maison. Pour préparer le corps. Pour préparer l'esprit. Pour anticiper, surtout, l'éventualité de prolongations et de séances de tirs au but. La performance peut durer cent vingt minutes. Plus. Il doit pouvoir tenir.

Le costume est calibré. Bleu, jaune, rouge. Les trois couleurs du drapeau congolais. La coupe est de l'époque. La coiffure aussi. Les lunettes rappellent les années 1960. Tout est pensé pour que le spectateur reconnaisse, en regardant l'homme dans les tribunes, l'homme qui, à Kinshasa, est devenu un bronze sur un mausolée.

Le Maroc, la chute, les larmes

À la fin de l'année 2025, la Coupe d'Afrique des nations se joue au Maroc. La République démocratique du Congo y participe avec son lot d'espoirs et de doutes. Michel Kuka fait le voyage. Il monte sur sa petite estrade au premier match. Il lève le bras. Et il reste immobile. À la mi temps, déjà, les caméras le repèrent. À la fin du match, il est sur les chaînes étrangères. Le lendemain, il est sur L'Équipe, sur CNews, sur Le360. Cinq jours plus tard, il est sur Al Jazeera. Une semaine plus tard, sur la BBC.

Personne, dans l'équipe officielle de communication de la Fédération congolaise, n'avait préparé ce moment. Ce n'est pas un coup de marketing. C'est un homme. Avec son bras levé. Au milieu d'une marée humaine.

Puis vient le huitième de finale. République démocratique du Congo contre Algérie. Match serré. Prolongations. Et, à la cent quatorzième minute, un but. Pour l'Algérie. Un seul. Suffisant. La République démocratique du Congo est éliminée.

Sur les images, on voit Michel Kuka s'effondrer. Dans la foule. Pour la première fois depuis treize ans, le bras retombe. La performance s'arrête. Il pleure. Il bascule. Et il disparaît dans la mer de maillots autour de lui.

C'est à ce moment que se passe l'incident qui va, paradoxalement, lui offrir une nouvelle vie médiatique. Mohamed Amine Amoura, joueur algérien, célèbre la qualification en imitant la posture de Kuka, puis en tombant volontairement à terre, comme si la statue avait été renversée. La scène est filmée. Diffusée. Partagée. Et, en quelques heures, elle est mal reçue.

Pas seulement par les Congolais. Par tout un continent qui comprend, parfois après avoir lu un article, ce que cette posture signifie. Patrice Lumumba n'est pas une plaisanterie. Le geste a une histoire. Le ridiculiser au moment d'une victoire sportive sonne comme un manque.

Mohamed Amine Amoura présente ses excuses sur les réseaux sociaux. Il reconnaît n'avoir pas compris le geste, parle de plaisanterie, exprime son respect pour le Congo. L'équipe d'Algérie va plus loin. Avant le départ de Michel Kuka du Maroc, elle lui offre un maillot. Sur le dos, en lettres claires, le nom : Lumumba. Et un second, avec le nom d'Amoura. Le quart de finale qui suit oppose l'Algérie au Nigeria. L'attaquant nigérian Akor Adams marque. Et lui, en l'air, lève le bras droit, exactement comme la statue. Hommage.

Au moment où Michel Kuka rentre à Kinshasa, début janvier 2026, il n'est plus un supporter parmi d'autres. Il est devenu, à son insu, un symbole. Le 22 janvier, à son retour, il reçoit un véhicule en récompense de son engagement à la CAN.

Mai 2026 : Échos du Bloc, et la politique

Quelques mois plus tard, à Kinshasa, l'homme change de chapitre. Le 13 mai, dans une cérémonie discrète, il annonce qu'il quitte le groupe Wazalendo, jusqu'alors la principale structure d'animation des supporters congolais. Et il lance la sienne : " Échos du Bloc Léopards ". Sa propre maison.

Le geste est lourd dans le monde du supporterisme congolais, où les associations ont longtemps fonctionné par habitude et par hiérarchie. Couper le lien, partir avec ce qu'on est devenu et fonder sa propre formation, c'est dire que le statut a changé. Que celui qui restait silencieux dans les tribunes peut désormais parler en son nom.

Dans la foulée, Africa Top Sports rapporte que Michel Kuka annonce aussi son adhésion à un parti politique. " Another Vision of Congo " (AVC). Le supporter symbolique devient candidat à autre chose que les tribunes. Personne, dans son entourage, ne croit qu'il y a là calcul de carrière. La trajectoire est plus simple. Il y a un homme qui a porté un message pendant treize ans dans le silence. Il y a un homme qui, aujourd'hui, veut prolonger ce message dans la parole. La frontière entre l'animation sportive et l'engagement politique, pour qui se tient debout chaque soir devant Patrice Lumumba, n'est pas tout à fait étanche.

Houston, et la suite

C'est dans ce contexte que Michel Kuka prépare désormais Houston. La République démocratique du Congo dispute, le 17 juin au NRG Stadium, son premier match de Coupe du monde depuis cinquante deux ans. La sélection, son entourage et ses animateurs sont sur place depuis le 11 juin, après trois semaines d'attente sanitaire en Europe à cause d'Ebola.

Personne dans la délégation officielle ne dira tout haut que la présence de Lumumba Vea est une assurance d'image. Mais personne, en privé, ne dira l'inverse. Les Léopards ont besoin, pour exister au Mondial, des matchs qu'ils joueront. Ils ont aussi besoin des images que le monde retiendra. Celles des costumes léopards à l'arrivée. Celles de la diaspora dans les rues de Houston. Et celles de cet homme debout, immobile, dans les tribunes, qui obligera n'importe quel cameraman international à se poser une question : " Mais qui est ce monsieur ? "

Pour ceux qui suivent depuis Kinshasa, le scénario est presque écrit. Aux trois matchs, contre le Portugal, contre la Colombie, contre l'Ouzbékistan, Michel Kuka sera debout. Sur sa petite estrade. Bras droit levé. Pendant quatre vingt dix minutes au moins. Et, comme au Maroc, les caméras le retrouveront. Et, comme au Maroc, les articles s'écriront, les hashtags suivront, les images circuleront. Et, comme au Maroc, beaucoup de gens à travers le monde apprendront le nom de Patrice Lumumba en cherchant à comprendre pourquoi un supporter ne bouge pas.

Un homme du peuple, une mémoire portée

Tout ce que l'on sait de Michel Kuka Mboladinga avant 2013 tient en quelques lignes. Une enfance kinoise. Des études dans la capitale. Une passion pour les Léopards née dans les matchs de quartier. Pas de carrière de joueur professionnel. Pas de fortune. Pas de famille politique connue. Un homme parmi les Congolais. Avec une obstination plus grande que la moyenne, et un sens du symbole qui s'est révélé tard.

Cette discrétion compte. Elle dit qu'on est devant un homme du peuple. Pas un fils d'ambassadeur. Pas un héritier. Pas un joueur retiré qui prolonge sa rente. Un Congolais qui a choisi de se taire dans les tribunes pour que parle, à travers lui, un autre Congolais mort avant l'indépendance définitive de son pays.

Cette discrétion explique aussi, sans doute, ce qui touche tant de gens dans son geste. À la CAN, on a vu des Marocains tomber en arrêt devant lui. Des Sénégalais lui demander une photo. Des Algériens, après l'incident Amoura, venir s'excuser personnellement. Le bras levé n'appartient pas à un camp. Il rappelle quelque chose qui dépasse l'enjeu d'un match. Une dignité, une fidélité, une mémoire.

Et c'est sans doute pour cela que les Congolais, en juin 2026, attendent autant ses apparitions à Houston que les performances de leurs onze hommes sur la pelouse. Les Léopards ont onze joueurs sur le terrain. Ils en ont un douzième dans les tribunes.

Il s'appellera Michel Kuka. Il restera immobile. Il lèvera le bras. Et le monde regardera.

The post Lumumba Vea, le douzième homme des Léopards appeared first on BETO.



Source : https://beto.cd/lumumba-vea-michel-kuka-mboladinga-portrait-12e-homme-leopards-houston/