Le 17 novembre 2025, à l'aéroport de Kolwezi, un Embraer ERJ-145 affrété par le ministère des Mines sort de la piste à l'atterrissage, s'immobilise et prend feu. À bord, vingt-six passagers et trois membres d'équipage, dont le ministre des Mines Louis Watum Kabamba. Tous évacuent avant l'incendie. Ce jour-là, le Congo a eu de la chance, et la chance n'est pas une politique de sécurité aérienne. Huit mois plus tard, en juin 2026, l'Organisation de l'aviation civile internationale accordait au pays une victoire réelle. Elle n'a rien changé à ceci : aucun avion certifié par la République démocratique du Congo ne peut se poser en Europe.
Le ciel qui tue
L'histoire aérienne du pays se lit comme une liste de deuils. Le 8 juillet 2011, un Boeing 727 de Hewa Bora Airways s'écrase à l'approche de l'aéroport de Bangoka, à Kisangani, après que les pilotes ont reçu des informations météorologiques erronées. Sur cent dix-sept personnes à bord, les bilans monteront jusqu'à quatre-vingt-cinq morts. La compagnie perdra sa licence dans les semaines qui suivent, sanction qui arrive toujours après les cercueils.
Le 24 novembre 2019, un Dornier 228 de Busy Bee décolle de Goma et s'abat quelques instants plus tard sur un quartier densément peuplé de la ville. Vingt et une des vingt-deux personnes à bord meurent, ainsi que six habitants au sol. C'est l'accident le plus meurtrier jamais recensé pour ce type d'appareil. À Goma comme à Kisangani, le drame ne s'arrête pas à la carlingue : dans un pays où les pistes sont enserrées par l'habitat, un avion qui tombe tue aussi ceux qui ne volaient pas.
Les causes ne relèvent pas de la fatalité. Le manque de moyens, la pauvreté des opérateurs, une supervision publique défaillante et la corruption dans l'administration sont documentés de longue date comme les ressorts de cette sinistralité, en particulier chez les transporteurs à bas coût qui desservent l'intérieur du pays. Une flotte vieillissante, une maintenance approximative, des inspecteurs trop peu nombreux : chaque maillon faible se paie, tôt ou tard, en vies.
Interdits de ciel européen
C'est cette réputation que sanctionne l'Europe. Tous les transporteurs aériens certifiés par la République démocratique du Congo figurent sur la liste noire de la sécurité aérienne de l'Union européenne, ce qui leur interdit d'opérer dans son espace aérien, une situation encore confirmée en juin 2025. Congo Airways, le pavillon national, en fait partie, et conteste depuis des années sa présence sur ce registre.
La liste n'a rien d'une lubie bruxelloise. En 2026, elle comptait cent cinquante-quatre compagnies de vingt-deux pays, dont cent vingt-six certifiées dans seize États visés en bloc pour une surveillance jugée insuffisante, et cinquante-cinq transporteurs africains. Sa mécanique, fixée par le règlement européen 2111 de 2005, tient en un principe qui explique l'essentiel : l'Europe ne juge pas un appareil, elle juge l'État qui le certifie. Elle s'appuie sur les accidents, sur les audits de l'OACI et sur les inspections au sol menées sur les avions étrangers qui se posent chez elle.
Le sens de cette interdiction est donc précis. Elle ne dit pas que chaque avion congolais est dangereux, elle dit que l'autorité qui délivre les certificats n'offre pas les garanties attendues. C'est un verdict sur l'État, pas sur les pilotes. Et c'est pourquoi aucune compagnie ne peut s'en libérer seule, quels que soient ses efforts : la clé est à Kinshasa, dans les bureaux du régulateur.
La victoire qui ne débloque rien
Or Kinshasa vient précisément d'obtenir un bon bulletin. Du 18 au 30 mars 2026, l'OACI a audité le pays, puis mené du 25 au 29 mai une mission de validation sur les aéroports internationaux de N'Djili, à Kinshasa, et de Luano, à Lubumbashi. Le rapport crédite la RDC d'un taux de mise en uvre effective de soixante-neuf virgule quinze pour cent, contre quarante-neuf virgule quatre-vingt-quatre lors du précédent audit de novembre 2017. Le pays passe ainsi au-dessus de la moyenne africaine, établie à soixante-quatre virgule cinq pour cent. En juin 2026, l'organisation a levé la " Préoccupation significative de sûreté " qui pesait sur le pays, une décision que l'Autorité de l'aviation civile et la Régie des voies aériennes ont saluée comme la reconnaissance de leurs réformes.
Le progrès est réel, mais il ne porte pas sur ce que l'on croit. Cet audit mesure la " sûreté ", et non la " sécurité ". Les deux mots, souvent confondus dans les commentaires, désignent deux mondes. La sûreté protège l'aviation des actes intentionnels, terrorisme, sabotage, intrusion dans les zones réservées, et relève du programme universel d'audits de sûreté créé en 2002. La sécurité, elle, prévient les accidents nés d'une panne, d'une erreur humaine ou de la météo, et se contrôle par un autre programme, celui des audits de supervision de la sécurité, en place depuis 1997.
Cette nuance décide de tout. La liste noire européenne se fonde sur la seconde, pas sur la première. Un aéroport mieux gardé, des contrôles d'accès renforcés et des périmètres sécurisés valent une levée de préoccupation de sûreté, ils ne rendent pas un Antonov moins vieux, un mécanicien mieux formé ou une compagnie mieux inspectée. La RDC a gagné une manche sur le terrorisme, elle n'a pas encore gagné celle des accidents. Voilà pourquoi son ciel reste fermé à l'Europe, malgré le communiqué de victoire.
Ce qu'il faudra montrer
La sortie de la liste noire a un prix, et il se paie en institutions. Il faudra des inspecteurs de sécurité en nombre, formés et payés, capables de clouer un appareil au sol sans céder à une pression politique ou commerciale. Il faudra une traçabilité de la maintenance, des certificats délivrés sur pièces plutôt que sur relations, et une flotte renouvelée, quand une partie des appareils qui desservent les provinces ont l'âge de leurs passagers. Il faudra, surtout, que l'application des règles cesse d'être l'exception.
Le pays a montré, avec la levée de sa préoccupation de sûreté, qu'il savait redresser une note quand la volonté politique et l'appui technique se rejoignent. Le même effort, appliqué à la supervision de la sécurité des vols, produirait le même résultat, et rouvrirait à ses compagnies un espace aérien de six cents millions d'habitants. En attendant, chaque vol intérieur reste un pari, et Kolwezi rappelle que ce pari se gagne parfois de justesse. Le jour où la RDC voudra vraiment rouvrir le ciel européen à ses avions, ce n'est pas un audit de sûreté qu'elle devra présenter, c'est une chaîne de sécurité qui tient de bout en bout.
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