On a longtemps regardé la question des binationaux comme une affaire de choix individuel : un joueur, un dossier, une décision. C'est une erreur d'optique. Le maillot léopard se transmet aussi par le sang et par l'exemple, à l'intérieur de familles entières où un aîné a tranché avant les autres, où les cadets observent, hésitent, puis suivent ou bifurquent. Après les " oui " arrachés un à un, il faut regarder du côté des fratries pour comprendre où se décident réellement ces choix : non pas dans les bureaux de la Fédération, mais dans les cuisines et les salons.
Les Maghoma, la fratrie qui a ouvert la voie
Le cas le plus ancien, et le plus emblématique, est celui des Maghoma. Jacques Maghoma a ouvert la voie. Né d'une famille congolaise, milieu passé par le football anglais, il a porté vingt-cinq fois le maillot de la RDC entre 2010 et 2019, du temps où convaincre un binational relevait presque de l'exploit. Derrière lui, deux frères également footballeurs : Christian, né à Lubumbashi et élevé à Londres, et surtout Paris Maghoma, milieu de Brentford formé à l'académie de Tottenham. International anglais chez les jeunes, jamais verrouillé en équipe A, Paris reste éligible aux Léopards au titre de la réglementation de la FIFA. Selon un proche de la famille cité par la presse, Joshua Bellini, le cadet aurait le cur qui penche vers la RDC et attendrait d'être convoqué.
L'aîné a porté le maillot, le plus jeune rêve de le porter à son tour. Entre les deux, une filiation qui fait de l'éligibilité une histoire de transmission autant que de talent.
À Anderlecht, la dynastie Kana
À Bruxelles, une autre dynastie s'écrit, et au sein d'un seul club. Marco Kana, né à Kinshasa et arrivé à Anderlecht à quatre ans et demi, y a été rejoint par son frère cadet Joël, dix-huit ans, promu professionnel et déjà appelé en sélection U23 de la RDC. Un troisième frère, Crésus, pousse derrière. La famille ne cache pas son rêve, voir les trois réunis un jour sous le maillot congolais.
Marco, lui, tempère avec la lucidité d'un professionnel qui connaît le chemin. Interrogé sur l'idée de jouer un jour avec son cadet chez les A, il répond sans détour : " Mais j'ai du travail avant de jouer avec lui en A. " La phrase dit tout du réalisme de ces joueurs. L'attachement au pays n'efface pas l'exigence sportive, et l'on ne rejoint pas les Léopards par simple sentiment, mais parce qu'on estime y avoir sa place.
Les Mayulu, ou le cadet qui a dit oui
C'est pourtant chez les Mayulu que la fratrie a produit, ces derniers mois, son coup le plus retentissant. La famille compte plusieurs footballeurs : l'aîné, Fally, attaquant passé par l'Autriche, où il a été sacré champion avec le Sturm Graz avant de rejoindre l'Angleterre, et un plus jeune, Emany, encore dans les équipes de jeunes de Lyon. Mais c'est un autre cadet qui a fait basculer le dossier.
Senny Mayulu, né en 2006 en France, milieu révélé au Paris Saint-Germain et buteur lors de la finale de la Ligue des champions remportée par son club, avait porté onze fois le maillot de la France, des moins de 18 ans aux espoirs. À dix-neuf ans, il a choisi la RDC, le pays d'origine de ses parents, plutôt que la sélection qui l'avait formé. Selon la presse, il était attendu à Kinshasa dès le mois de juin pour rejoindre la préparation des Léopards sous la direction de Sébastien Desabre. Le geste a valeur de symbole : l'un des plus beaux talents de sa génération, courtisé par la France, a dit oui au Congo, dans la lignée de ces choix du cur qui pèsent lourd.
Son choix montre aussi les limites du raisonnement familial. Dans une même fratrie, les trajectoires ne se calquent pas, et l'aîné comme le cadet ne font pas forcément la même carrière ni la même décision. Mais il confirme une vérité que la Fédération a fini par intégrer : le meilleur avocat d'un binational, c'est souvent un proche qui a déjà franchi le pas, ou une famille où le Congo n'a jamais cessé d'être une évidence.
Le vrai terrain du choix
Pour la RDC, ces fratries sont à la fois une aubaine et un enseignement. Une aubaine, parce qu'un joueur convaincu en attire souvent un autre, par le sang et par l'exemple, et qu'un cadet regarde d'abord ce qu'a fait son aîné. Un enseignement, parce qu'elles désignent le lieu où se jouent vraiment ces choix : non pas dans les communiqués, mais dans les conversations de famille, entre un grand frère qui a déjà tranché et un plus jeune qui pèse le pour et le contre. La Fédération l'a compris, elle qui s'appuie de plus en plus sur l'entourage pour convaincre, prolongeant le travail de fond décrit dès le premier volet de cette série.
Reste que le sang ne décide pas de tout. Dans une même maison, l'un peut choisir les Léopards quand l'autre attend son heure ou regarde ailleurs. Mais quand un aîné a poussé la porte, il devient plus difficile, pour le cadet, de la refermer tout à fait. Le passeport léopard, souvent, se transmet comme un nom.
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