À chaque frappe de drone sur une colline du Kivu, à chaque tir de mortier sur un camp de déplacés, deux noms reviennent sur les débris. Ils ne sont ni congolais ni rwandais. Ils sont turcs et chinois. Derrière la guerre qui ravage l'Est de la République démocratique du Congo depuis plus de trente ans, il y a des marchands. Deux puissances, Pékin et Ankara, fournissent l'essentiel des armes qui entretiennent ce chaos, et elles les vendent sans état d'âme à plusieurs camps. Le Congo n'est pour elles ni un allié ni un adversaire. C'est un marché.

BETO avait exhumé le premier fil de cette histoire il y a quatre ans. Sous le nom de Politico.cd, notre rédaction avait remonté, en 2022, la piste d'un casque pare-balles abandonné par un combattant du M23. L'étiquette portait le nom d'une société d'État chinoise, Xinxing Import and Export, basée à Guangzhou. Un représentant de la firme avait fini par admettre avoir vendu du matériel militaire au Rwanda. Le casque était fabriqué en décembre 2020. Il annonçait un commerce qui n'a fait, depuis, que grossir.

La Chine est aujourd'hui le premier armurier de cette guerre, des deux côtés à la fois. Sur le terrain, l'analyste de défense congolo-belge Jean-Jacques Wondo l'établissait dès 2022. " Les armes du M23 saisies par les FARDC sont presque toutes de fabrication chinoise ", mitrailleuses PKM type 80, fusils d'assaut type 81, mortiers de 120 millimètres, lance-roquettes type 69. Ces armes ne viennent pas directement de Pékin. Elles proviennent de l'arsenal rwandais, largement fourni par la Chine, qui se déverse ensuite dans les mains du M23. Les forces rwandaises sont équipées de matériel chinois à presque tous les niveaux, jusqu'à une défense antiaérienne du groupe d'État Norinco. Le système mobile Yitian a été observé au Rwanda, et une batterie de moyenne portée Sky Dragon 50 lui serait déployée, selon des informations plus anciennes et à manier avec prudence, une revue chinoise ayant présenté dès 2014 le Rwanda comme le premier client export de ce matériel.

Le même fournisseur arme l'autre camp. Les forces armées congolaises importent aussi de l'armement Norinco, et début 2023, Kinshasa a acheté à un autre groupe d'État chinois, l'aérospatiale CASC, neuf drones de combat CH-4. Après qu'un avion congolais eut été abattu par un missile sol-air probablement d'origine chinoise lui aussi, une délégation de Pékin s'est déplacée pour proposer à Kinshasa des avions de chasse. Un chercheur de Between the Lines a résumé la mécanique. " Confrontée aux conséquences de ses ventes d'armes au Rwanda, Pékin tente de combattre le feu par le feu en vendant des armes technologiquement supérieures à la RDC pour protéger ses intérêts commerciaux. " Autrement dit, la Chine vend le mal, puis vend le remède, et encaisse aux deux bouts.

Ce cynisme a une raison, et elle est souterraine. Le consortium chinois de la Sicomines détient 68 % de la coentreprise cuivre-cobalt nouée avec la Gécamines, adossée à des milliards de prêts et à un engagement d'infrastructures renégocié jusqu'à sept milliards de dollars. La RDC produit 80 % du cobalt mondial, et les entreprises chinoises en contrôlent l'essentiel. Pékin protège à Kinshasa des actifs qu'aucune autre capitale ne peut égaler, tout en armant Kigali dont la guerre menace ces mêmes actifs. La Chine se pose en médiatrice de la région et son ambassade dément toute vente d'armes à des groupes armés. Sa neutralité affichée est une position commerciale, qui rapporte des deux côtés pendant que le Congo brûle.

La Turquie joue la même partition avec un autre instrument. Ankara vend des drones à l'armée congolaise, six Bayraktar TB2 du constructeur Baykar reçus en 2023, basés à Kisangani, et un nouveau contrat d'équipement signé le 23 avril 2026 avec la firme d'État MKE. Mais Ankara ne s'arrête pas là. En novembre 2025, la Turquie a scellé avec le Rwanda un pacte de coproduction d'armement prévoyant la fabrication conjointe de drones et d'armes légères, et la construction d'une usine à Kigali. La Turquie s'installe des deux côtés d'une frontière en guerre.

Comment des armes vendues légalement à un État finissent-elles chez un groupe armé qui sème le chaos. La réponse tient à un papier et à sa faille. L'embargo des Nations unies sur les armes, né en 2003, ne vise plus l'État congolais depuis fin 2022, seulement les acteurs non étatiques comme le M23. Vendre à un État n'est pas interdit. La violation naît au moment où ces armes passent au M23, un moment qui échappe au vendeur. La clé de voûte du système, le certificat d'utilisateur final censé garantir qu'aucune arme ne sera rétrocédée, est un document que le SIPRI décrit comme aisément contournable, pouvant " être forgé ou falsifié, et obtenu auprès de fonctionnaires corrompus ". Les armuriers chinois et turcs livrent à des États, encaissent, et se lavent les mains de ce que ces armes deviennent une fois la frontière franchie. La responsabilité se dilue exactement là où elle devrait s'exercer.

Ce détournement, les Nations unies le documentent depuis plus de dix ans. Dès 2012 et 2013, leurs experts établissaient le soutien rwandais au M23. Le rapport le plus récent, cité début juillet 2026 et à confirmer sur les documents officiels, décrit une armée rwandaise déployée en RDC à hauteur de plusieurs milliers d'hommes, ayant engagé lors de l'offensive sur Uvira, en décembre 2025, des forces spéciales, des lance-roquettes BM-21, des mortiers guidés par GPS, des drones kamikazes et des systèmes de brouillage. À chaque génération de rapports, l'arsenal étranger monte en gamme. La guerre de l'Est est devenue une vitrine pour les technologies de deux industries de défense, chinoise et turque.

Le prix, lui, se compte en vies congolaises. Depuis la mi-juin, l'état-major congolais dénombre en moyenne cinq frappes de drones par jour au Nord et au Sud-Kivu. Ces engins tombent sur des marchés, des champs et des camps de déplacés, sur des familles qui n'ont ni abri ni moyen de fuir un missile. À cette guerre venue du ciel s'ajoute celle qui a jeté des millions de personnes sur les routes. Voilà ce que produisent, une fois livrées, les armes que deux capitales vendent pour leurs marges et leur influence.

Ni Baykar ni Ankara n'ont commenté ce double approvisionnement. Pékin se dit respectueux de l'embargo. Kigali nie tout soutien au M23, contre l'évidence des rapports onusiens. Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, deux industries prospèrent sur une guerre qu'elles ne subissent pas. Le casque de 2022 n'était pas un incident isolé. C'était la signature, sur un champ de bataille congolais, de marchands qui vendent le chaos au détail et l'entretiennent en gros.

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