Il fallait, pour tenir la ligne rwandaise, ne jamais relier deux phrases prononcées par le même homme. Pendant des années, Paul Kagame y est parvenu, répétant sur toutes les tribunes que la guerre de l'est de la République démocratique du Congo était une affaire intérieure congolaise, dont Kigali n'était ni l'auteur ni la partie. Puis, à intervalles rapprochés, dans des entretiens et des discours de parti, il a lui-même joint les fils. Et le récit s'est défait.

La doctrine n'a pourtant jamais varié dans sa formulation. Au sommet Semafor Africa de décembre 2022, quelques semaines après la reprise de Goma par le Mouvement du 23 mars, le président rwandais posait la thèse dans sa forme la plus nue. " Ce problème n'a pas été créé par le Rwanda, et ce n'est pas le problème du Rwanda, c'est le problème du Congo ", affirmait-il, avant d'ajouter, comme on referme un dossier, " nous disons, non, ce n'est pas notre problème ". Trois ans plus tard, devant le dialogue national rwandais réuni à Kigali en février 2026, le propos était identique. La guerre " n'a pas été déclenchée par le Rwanda, ni n'a commencé à partir du Rwanda ", et l'accusation de convoitise minière relevait de la calomnie, " si nous étions vraiment en RDC pour les minerais, le Rwanda serait cent fois plus riche que ce que nous sommes aujourd'hui ".

Le prétexte d'un agression

Ce déni n'est pas un tic de langage, c'est une architecture. Il protège le Rwanda de trois choses à la fois. Des sanctions, d'abord, puisqu'on ne punit pas un pays pour une rébellion qui n'est pas la sienne. De l'aide au développement, ensuite, qui continue de couler tant que Kigali n'est pas formellement désigné comme agresseur. De l'opprobre, enfin, dans une région où le souvenir du génocide de 1994 confère au Rwanda un capital moral que l'accusation d'occupation viendrait entamer. Nier toute implication n'est pas une posture, c'est une condition de survie diplomatique. C'est précisément ce qui rend les aveux de Kagame si lourds.

Le premier tient en une phrase, prononcée en avril 2026 dans un entretien à Jeune Afrique. Interrogé sur l'effet de la présence de l'AFC/M23 sur la sécurité de son pays, Kagame ne biaise pas. " Incontestablement. Que cela plaise ou non, d'un point de vue sécuritaire, c'est une évidence. En fait, la totalité de notre frontière avec la RDC est désormais sécurisée. " La phrase paraît anodine. Elle est dévastatrice. On ne sécurise pas sa frontière nationale grâce à une rébellion étrangère dont on jure qu'elle ne nous concerne pas. En attribuant au M23 un bénéfice de sécurité rwandais, Kagame place ce mouvement au service direct des intérêts de son État. Le " problème congolais " vient de traverser la frontière.

Le deuxième aveu concerne les hommes. En février 2025, interrogé par CNN sur la présence de soldats rwandais en RDC, Kagame répondait par une esquive devenue célèbre, " je ne sais pas ", suivie d'un " il y a beaucoup de choses que je ne sais pas ". Son ministre des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, était plus net encore, " nous n'avons pas de soldats sur le sol congolais ". Mais dans le même entretien d'avril 2026, à qui lui rappelle que son propre ambassadeur a reconnu une coordination avec le M23, le président concède ce qu'il feignait d'ignorer. " Les mesures défensives peuvent inclure des troupes ou des équipements. Protéger nos frontières peut exiger d'agir selon la menace. Il n'y a là aucune contradiction. " L'homme qui ne savait pas admet donc que ses mesures de défense " peuvent inclure des troupes ", et il refuse de les retirer, " n'attendez pas que je lève nos mesures défensives pendant que vous laissez Félix Tshisekedi faire tout ce qu'il veut ".

La contradiction qui défait son propre récit

Le troisième aveu est le plus frontal. Le 17 juillet 2026, à l'Intare Arena de Kigali, devant les cadres du Front patriotique rwandais, Kagame lie explicitement le destin de son pays à celui du mouvement rebelle. " Quand ils ont dit qu'ils feraient disparaître le M23, ils voulaient dire même le Rwanda, nous vous ferons disparaître. Eh bien, je ne peux pas le souhaiter. Mais quand cela arrivera, quand je n'aurai pas pu l'éviter, je pense qu'ils nous trouveront. " Un chef d'État ne range pas parmi les menaces existentielles pesant sur sa nation le sort d'une force armée qui lui serait étrangère. En quelques mots, devant les siens, Kagame a dit ce que sa diplomatie s'épuise à nier, que la survie du M23 et celle du Rwanda relèvent, à ses yeux, du même combat.

Ces aveux ne flottent pas dans le vide. Ils recoupent, mot pour mot parfois, ce que les Nations unies documentent depuis 2012. Le rapport le plus récent de leur groupe d'experts, dont la cote reste à confirmer sur les documents officiels, ne décrit pas une insurrection locale mais une armée d'occupation. Il chiffre la présence des Forces rwandaises de défense en RDC entre quatorze mille et dix-huit mille hommes, répartis entre le Nord et le Sud-Kivu. Il nomme la chaîne de commandement, avec le général James Kabarebe comme liaison principale avec la direction de l'AFC/M23. Et il retient une formule qui condense l'affaire, celle d'une " subordination hiérarchique " du mouvement à Kigali, le Rwanda continuant de " dicter quels territoires l'AFC/M23 doit prendre, tenir ou évacuer ". S'y ajoutent des moyens qu'aucune rébellion n'aligne seule, drones kamikazes, lance-roquettes BM-21, mortiers guidés par satellite, brouillage électronique, forces spéciales, déployés lors de l'offensive sur Uvira, tombée le 10 décembre 2025, quelques jours après la signature de l'accord de Washington censé ramener la paix.

Le vocabulaire, ici, tranche le débat. Une rébellion ne se voit pas " dicter " ses conquêtes. Un mouvement autonome n'est pas placé en " subordination hiérarchique ". Ce que Kagame présente comme un soulèvement de Congolais contre leur gouvernement, l'ONU le décrit comme une force encadrée, équipée et commandée depuis Kigali. Et le mouvement lui-même, par la voix de son président Bertrand Bisimwa, revendique " une guerre existentielle ", tandis que le coordonnateur de l'AFC, Corneille Nangaa, énumère quatre causes internes à la RDC. Deux récits d'autonomie qui butent sur la même réalité, celle d'une décision qui se prend de l'autre côté de la frontière.

Les spécialistes de la région pointent depuis longtemps la fragilité du prétexte sécuritaire rwandais, celui de la menace des rebelles hutu des FDLR. Le chercheur Jason Stearns, du Congo Research Group, juge cette justification à la fois sincère et " extrêmement commode " au regard des intérêts de Kigali dans l'Est. Le spécialiste de l'IFRI Thierry Vircoulon y voit un paravent, estimant qu'" il y a une volonté de contrôler les ressources de l'est du Congo ". Onesphore Sematumba, de l'International Crisis Group, reconnaît des racines réelles dans les craintes rwandaises, mais observe que le M23 a " pris une dynamique propre ". Aucun n'a commenté la contradiction du 17 juillet, mais tous décrivent le même écart, entre un discours de non-implication et une implication que les faits établissent année après année.

Reste l'ironie que porte l'accord de Washington lui-même. Signé le 4 décembre 2025 sous l'égide des États-Unis, son mécanisme de suivi entre Kinshasa et Kigali porte, selon les termes officiels, sur " la neutralisation des FDLR et la levée des mesures défensives " rwandaises. Le Rwanda négocie donc, à une table internationale, le retrait d'une posture militaire liée à la RDC dont il continue, ailleurs, de nier l'existence. On ne s'engage pas à lever ce qu'on n'a jamais déployé. En reconnaissant tour à tour une frontière qu'il sécurise, des mesures défensives à démanteler et une survie nationale suspendue au sort du M23, Paul Kagame a répondu, sans que personne n'ait eu à le lui arracher, à la seule question que Kigali refuse de trancher devant le monde. La guerre de l'Est n'est pas une affaire congolaise. Elle est aussi, et il l'a dit, une affaire rwandaise.

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Source : https://beto.cd/kagame-demonte-lui-meme-these-probleme-congolais-m23/